6 décembre 2019
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Mémoires de nos pères : Tout sauf patriotique

Le nouveau film de Clint Eastwood est un évènement cinématographique majeur. En effet, l'un des cinéastes les plus intéressants du cinéma américain se penche sur l'une des batailles les plus sanglantes de la guerre du pacifique. De la part de Eastwood, on attend ni plus ni moins qu'une grande claque visuelle doublée d'un film de guerre au moins aussi intense que les réussites du genre (De "Au-delà de la gloire" à "Il faut sauver le soldat Ryan").

"Mémoires de nos pères" représente aussi et surtout le premier volet d'un diptyque qui verra la bataille d'Iwo Jima du point de vue japonais lors d'un deuxième film dont la sortie est prévue en janvier 2007. Rien que pour cette démarche aussi intelligente qu'inédite, le projet cinématographique du réalisateur oscarisé de "Million Dollar Baby" intrigue et passionne déjà.

Si le résultat à l'écran s'avère incontestablement spectaculaire, le premier visionnage de "Mémoires de nos pères" reste quelque peu déstabilisant. Tout en conservant la force de son cinéma, Eastwood réalise une œuvre infiniment honorable et sincère mais peine à toucher au cœur à cause d'une construction inutilement alambiquée qui affaiblit trop souvent la force du propos. L'héroïsme est une valeur si chère aux yeux du cinéma américain qu'on ne compte plus les productions hollywoodiennes glorifiant aveuglément les sacro-saintes valeurs du sacrifice à la patrie.

Vendu comme un blockbuster virile gonflé aux chants patriotiques salvateurs, "Mémoires de nos pères" vaut heureusement bien mieux que ce que laissait présager une bande annonce très « Jerry Bruckheimer » à base d'explosions autant lacrymales que pyrotechniques. Ceux qui craignent de voir un nouveau "Pearl Harbor" peuvent se rassurer.

Le script signé Paul Haggis ("Collision", "Million Dollar Baby") et William Broyles Jr ne laisse place à aucun doute : "Flags of our fathers" n'a rien d'une tambouille patriotico-démagogique. Tout le propos d'Eastwood est de comprendre le mécanisme de fonctionnement d'une nation qui cherche à créer des héros pour mieux vendre ses bons militaires.

Peu importe au fond qui sont les hommes sur la photographie symbolisant la victoire américaine d'Iwo Jima. Peu importe également le contexte (le cliché a été pris après cinq jours de combat alors que la bataille était loin d'être gagnée). Le peuple a besoin d'espoir, de vainqueur, d'images à chérir et le gouvernement des Etats-Unis compte bien en profiter un maximum pour réunir les quatorze milliards de dollars nécessaires au financement de la guerre.

Ne pas en conclure que Eastwood signe un film anti américain loin de là. Mais il faut reconnaître qu'il y a un vrai cynisme dans ses séquences tétanisantes où les politicards de tout bord exploitent le drame humain de la seconde guerre mondiale pour faire pleurer dans les chaumières.

Instrumentalisé jusqu'à l'absurde, le trio vedette cristallisant les passions patriotiques d'une nation qui veut occulter ses doutes pour croire en sa victoire est exhibé aux quatre coins des Etats-Unis pour convaincre le chaland d'ouvrir sa bourse. A travers une multitude de personnages (des généraux jusqu'au président Hoover) Clint Eastwood met en scène le cynisme des représentants du pouvoir uniquement motivé par l'appât du gain.

A cela, il oppose des scènes de guerre où jaillissent des sentiments de bravoure et de solidarité. Cette dichotomie participe beaucoup à l'émotion d'un film qui adopte le point de vue d'hommes qui sont revenus de l'enfer et font face à une humanité tout aussi monstrueuse.

En effet, non seulement les politiciens de l'arrière ne comprennent pas l'horreur de la guerre (« sacrée bataille » dit Hoover aux vétérans comme s'il s'agissait d'un joli feu d'artifices) mais ils ne la perçoivent que par le prisme de l'argent ou de valeurs faussées.

Ce regard désabusé sur les coulisses de la propagande guerrière se double alors d'une magnifique galerie de personnages de planqués, ceux que Céline décrit si bien dans Voyage au bout de la nuit. Politiciens, bourgeois, industriels, cette société que la guerre a épargnée vit dans un luxe que Eastwood ne manque pas de pointer du doigt.

L'une des scènes les plus réussies voit le trio vedette prendre place dans un salon de réception où les attendent les mères de leurs camarades morts au combat, une technique propre à « récolter un maximum d'argent ». Mondain, précieux et totalement obscène, la réception tourne à la mascarade et aux silences gênés.

Dans ces moments, on retrouve toute l'acuité du regard eastwoodien, la finesse du portrait de "Minuit dans le jardin du bien et du mal" et de sa société propre sur la forme mais tellement viciée sur le fond. Ces scènes, parfaitement écrites, filmées et interprétées élèvent "Mémoires de nos pères" au rang de grand cinéma et montrent à nouveau toute l'intelligence et la sensibilité de son réalisateur.

Malheureusement, le choix de la non linéarité du script parasite trop souvent la puissance émotionnelle du film et empêche "Flags of our fathers" d'atteindre le rang de chef d'œuvre auquel il aurait pu prétendre. Les multiples flash back viennent trop souvent décontenancer le spectateur sans pour autant que cette construction alambiquée fasse toujours sens.

Le recours à la voix off semble également quelque peu artificiel et apporte une caution didactique dont le film se serait volontiers passé. De plus, la déstructuration du récit participe à un certain sentiment de confusion lorsqu'il faut se retrouver parmi une multitude de personnages dont le temps de présence à l'écran (Barry Pepper et surtout Paul Walker) est parfois étonnement court. Comparé au chef d'œuvre du film choral qu'est "La Ligne Rouge", "Mémoires de nos pères" ne parvient donc que rarement à sortir d'une mécanique trop soigneusement huilée pour transcender son auditoire.

Toutefois ces limites n'empêchent en rien le spectateur d'apprécier une reconstitution historique absolument phénoménale. A 76 ans, Clint Eastwood a su s'entourer d'une équipe technique extraordinaire. Même s'il avait déjà travaillé avec les effets spéciaux numériques sur "Space Cowboys", les images de synthèse de Mémoires de nos pères sont absolument sidérantes. D'une discrétion remarquable, les raccords digitaux demeurent invisibles et ne nuisent donc pas au réalisme des scènes de guerre (parfois très sanglantes).

La photographie exemplaire de Tom Stern joue admirablement sur la désaturation des couleurs tandis que la mise en scène impose un réel point de vue inédit sur des séquences casses gueules tant elles pourraient souffrir de la comparaison avec des monuments du genre.

Le débarquement sur la plage d'Iwo Jima ne ressemble alors en rien à celui d'"Il faut sauver le soldat Ryan". Moins graphique, plus stratégique, le combat reste chaotique mais adopte une approche visuelle totalement différente comme le suggère l'emploi du cadre large cinémascope contre le 1.85 serré chez Steven Spielberg.

Ainsi, même s'il ne s'élève pas au niveau de "Mystic river" ou de "Million dollar baby", "Mémoires de nos pères" demeure une œuvre extrêmement respectable qui saura trouver sa place au panthéon des films de guerre à regarder pour mieux contempler la bêtise humaine dans toute sa splendeur.

A travers ce portrait étonnement sombre et pessimiste d'une Amérique qui ne semble pas avoir beaucoup changé, Eastwood ne cesse de prouver qu'il fait partie des monstres du cinéma contemporain. Respect !

Auteur :Frédérick Lanoy

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