6 décembre 2021
Critiques

Memoria : Une perpétuelle résonnance

Par Thumette Frélaut


Prix du jury à Cannes, avec "Memoria", le cinéaste expérimental met en scène une actrice professionnelle : la fameuse Tilda Swinton ("Suspiria", "We need to talk about Kevin"). Retour sur une expérience cinématographique, à la perte de sens.

En 2010, il remportait la Palme d’or pour le mystérieux "Oncle Boonmee" (celui qui se souvient de ses vies antérieures). Pour la première fois dans sa carrière, le cinéaste Apichatpong Weerasethakul a choisi de tourner hors sa Thaïlande natale pour "Memoria", réalisé en Colombie.

Explosif

Un matin, à travers les rideaux ombrés, Jessica Holland se fait réveiller par un son assourdissant, un BANG. Assourdissante et puissante, cette note rythmique est entre l’absurde et la fatalité. Venue en Colombie pour rendre visite à sa sœur malade, la protagoniste (incarnée par Tilda Swinton) ne peut plus dormir à cause cette émission qui la percute dans sa routine.

Ce bruit, elle le décrit à son entourage, dubitatif. Hantée par cette tonalité, elle se doit de la retranscrire. L’ami ingénieur en son de son beau-frère s’en occupera, par tout une construction et une évolution technique. Après des réflexions, tout semble faire écho. Ce son qui la hante, elle le reconnait. Mais est-il réel ? Audibles par tout le monde ou certainement que dans sa tête, les explosions sont belles et bien là.

Cette héroïne, calme, sereine cherche à tout prix des explications par peur de tomber dans la folie. Elle ère, à la manière d’un extraterrestre ou d’un fantôme, dans la ville de Bogota, déphasée au milieu des foules, tout autant que des forêts et des montagnes environnantes. Ses interrogations et rêves se font de plus en plus actuelles jusqu’à s’entremêler aux nôtres. On se relâche alors en se laissant guider par nos sens, de facto stimulés.

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Jeanne Balibar et Tilda Swinton
Un envoutement certain

Dès le début de "Memoria", Apichatpong Weerasethakul contraste le visuel par le sonore. Par des plans fixes et des longues scènes, la sérénité du visuel nous conquis. La première heure, on vagabonde dans les rues et quartier de Bogota. Dans l’atmosphère urbaine qui bouge de tous les côtés, on suit cette étrangère qui s’immisce dans la ville. Tous les lieux, les ruelles, l’auditorium, le musée, les commerces de télévision, le tunnel, les denses forêts colombiennes sont remplies de vibration.

Ces vibrations composent l’expérience de la protagoniste qui, partout où elle va, la transpercent. Des expériences qui font remonter des souvenirs d’enfance, des sensations et les émotions qui en découlent. Habitée d’un certain côté par la douleur de la mort de l’homme qu’elle aimait. Partout où elle nous emmène, la paix est finalement retrouvée. Dans "Memoria", la beauté des plans nous laisse contempler les paysages, comme une méditation guidée. Pendant deux heures seize, on est calmé(e)s, à l’écoute du moindre détail. On se souviendra juste du moment très surprenant du film lorsqu’un un portrait du son est dressé à l’esthétique futuriste.

"Memoria" est une réelle expérience sensorielle ! Entre un silence obsédant et des sons captivants. Vous l’aurez compris, il est inutile de vouloir donner un sens intellect, il faut se laisser s’abandonner. Entre un trip, et des allures de film de science-fiction, on nous cueille et dépose tout du long. Pourtant, ce récit aux allures de rêve éveillé n’oublie pas de s’ancrer dans la réalité...


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