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Mille millièmes, fantaisie immobilière : C’est la vie

Pour "Mille millièmes" (distribué par Diaphana Films), Rémi Waterhouse nous emmène dans une fantaisie immobilière d'un humour caustique qui nous évoquera quelques souvenirs vécus, que l'on soit propriétaire ou locataire d'un logement. "Mille millièmes", c'est à la fois plus petit et plus grand que la vie : on dépasse la gestion courante de l'immeuble pour identifier des caractères uniques, écouter les désirs et les revendications de chacun avec compassion ou agacement, sympathiser avec les comportements ou les mépriser selon notre propre situation personnelle. Impossible de rester neutre, Rémi Waterhouse nous oblige à nous impliquer inconsciemment dans ce microcosme effervescent où les avis convergent et divergent tour à tour. L'histoire se déroule entièrement dans un immeuble, comme s'il s'agissait d'une séance du tribunal de la vie se déroulant à huis clos, immeuble situé au 28, rue des Oursins : faut-il y voir l'avertissement inconscient du « qui s'y frotte s'y pique » ?

Toujours est-il qu'à tous les étages, les murs sont imprégnés des passions et des antagonismes. C'est Jean-Louis, syndic rusé et dépressif, qui préside à l'assemblée générale des copropriétaires, assemblée qui, de manière légère mais grinçante, met les travers de chacun sur le banc des accusés. A commencer par le couple bon chic bon genre, engoncé dans leurs principes, qui veulent qu'on s'en tienne strictement à l'ordre du jour, sous prétexte que le malheur des autres, ce n'est pas leurs affaires, même si celui-ci se déroule devant leur porte ; les gens égoïstes portent volontairement des œillères, étriqués dans une vision étroite de la vie qui ne laissent que peu de place au bon voisinage. Patrick Bertil (Jean-Pierre Darroussin), personnage antipathique et pathétique, demande en public la permission de pouvoir construire un escalier intérieur qui lui permettrait de vivre enfin avec sa moitié : cette demande en mariage « dissimulée » lui est refusée à l'unanimité alors que cela ne dérange personne. Vincent (Grégori Dérangère) qui semble à priori le personnage sympathique par excellence, peintre en bons termes avec tout le monde, se révélera incapable le moment venu de monter sur le toit pour sauver Julie (Irène Jacob), prothésiste dentaire séduisante et somnambule.

Le débat tourne autour de questions aussi superflues qu'essentielles : le gaz, jouet dangereux entre les mains des personnes âgées ; le local du concierge ; la condamnation des toilettes ; l'installation d'un ascenseur ; les sans-abri qui envahissent la cour de l'immeuble et une histoire abracadabrante de loquet qui laisse Gérard (Patrick Chesnais), philosophe cocu, béat devant cette « métaphysique du loquet » qui le rattrapera un peu plus tard. Chaque question soulevée amène un vote jamais unanime mais toujours fonction de l'âge, des origines, des affinités de chacun et surtout des intérêts personnels de chaque copropriétaire. En fin de compte, force est constater qu'aucun n'est prêt à laisser son voisin empiéter sur son territoire, qu'aucun n'est réellement prêt à « mettre en commun », à partager si c'est est au détriment de ses petits intérêts personnels. Si Patrick Bertil organise un repas pour tout le monde, c'est uniquement pour obtenir la permission de construire le fameux escalier. Il en va de même pour Vincent qui vote selon que cela sert ou dessert le prix du m², puisqu'il vend son appartement. Personne ne veut céder ou sacrifier une parcelle de sa liberté. Sous la face de la politesse affable se cache la stratégie financière ou matérielle, comme si, au fond, l'immeuble n'était qu'une vulgaire maquette de notre société contemporaine, comme si « Mille Millièmes » était la vie dans la vie.

"Mille millièmes" représente de manière légère pour ne pas avoir l'air de donner des leçons une société dont les faits et gestes sont régis par l'égoïsme : tout est affaire d'intérêts personnels. Seul Josselin (Guillaume Canet) et Julie semblent faire exception à la règle, ce qui les rend bouleversants de sincérité et de spontanéité. L'ensemble se suit sans déplaisir avec quelques situations et répliques particulièrement drôles. Néanmoins, on regrettera que le rythme du film ne soit pas plus enlevé, comme le sujet épineux de la copropriété le nécessitait. La réflexion engendrée par le film semble donc être sa raison d'être inavouée. La copropriété appelle logiquement la cohabitation mais en réalité, il s'agit plutôt d'une cohabitation car les personnages ne font qu'habiter les uns à côté des autres sans vraiment se voir ni se comprendre. Théâtre de rumeurs, de préjugés, de tentatives de rapprochement, l'immeuble se nourrit des situations humaines jusqu'à la fin qui n'est là que pour dire que la vie résout des choses, la vie dénoue puis renoue des situations, la vie continue, ni tout à fait pareille ni tout à fait différente, plus riche et plus pauvre en même temps…

Auteure :Nathalie DebavelaereTous nos contenus sur "Mille millièmes, fantaisie immobilière" Toutes les critiques de "Nathalie Debavelaere"

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