21 octobre 2019
Critiques

Millenium Ce Qui Ne Me Tue Pas : Les jumelles s’emmêlent

N’en déplaise à une intelligentsia qui n’y voit que des romans de gare à peine bons à combler les mamies en manque de sensations fortes, "Millénium", ça tabasse et on n’a même pas honte de l’écrire haut et fort ! Ça a beau se vendre comme des petits pains, au-delà de Les Hommes Qui N’Aiment Pas Les Femmes, l’existence cinématographique de la saga est plus douloureuse sur le plan commercial. Une fois pris en compte le faramineux budget de production de l’un des morceaux de bravoure d’une carrière qui en est jalonnée.

Le box-office tout juste acceptable de l’adaptation de David Fincher n’est sans doute pas la seule raison expliquant la si longue absence de continuation. Sony Pictures Entertainment a refusé de donner son feu vert à une transposition cinématographique hollywoodienne de La Fille Qui Rêvait D’Un Bidon D’Essence Et D’Une Allumette (puis de La Reine Dans Le Palais Des Courants D’Air). Parce que la comparaison commerciale entre les films suédois a dû lui faire froid dans le dos.

Un peu à l’image de la période de hiatus traversée par son existence littéraire (puisque les trois premiers livres ont été publiés à titre posthume), "Millénium" a donc interrompu pendant plusieurs années son existence cinématographique. Sa résurrection (hautement polémique puisque même Eva Gabrielsson, veuve de Stieg Larsson, a attaqué l’éthique de la « maison d’édition qui a besoin d’argent et d’un écrivain qui n’a rien d’autre à écrire que de copier les autres ») dans les rayons des librairies grâce à la plume de David Lagercrantz, a incité Hollywood à ramener une franchise que l’on croyait morte sur l’écran d’argent.

C’est donc par "Ce Qui Ne Me Tue Pas", quatrième livre de ce qui est sans doute la saga littéraire suédoise la plus connue dans le monde, que "Millénium" revient au cinéma après quasiment sept ans d’absence. Si les problèmes de production que l’on croit deviner dans ce long-métrage sont réels, ils ne l’ont pas tué mais ne l’ont certainement pas rendu plus fort.

Disons-le tout net : le "Ce Qui Ne Me Tue Pas" de Fede Alvarez se retrouve dans une position bâtarde vis-à-vis de la continuité dans laquelle il est censé s’inscrire. Ne sachant pas trancher entre redémarrage à zéro, poursuite du travail hollywoodien (orchestré par un David Fincher toujours présent comme producteur exécutif) ou continuation de la série de films venue tout droit du pays des Krisprolls, difficile de situer dans quelle continuité se situe cette adaptation ne se privant pas de faire de fréquentes références au passif souvent commun de ses personnages.

Pour qui ne connaît pas la saga, ce sera parfaitement incompréhensible. Pour qui a déjà lu les livres, il sera impossible de passer outre l’énorme trou narratif. En effet, à moins de se risquer à des trahisons nécessaires à la congruité filmique (mais qui n’ont ici pas été osées), on ne peut pas adapter "Millénium" comme on a adapté "Le Monde De Narnia". C’est-à-dire sans suivre l’ordre chronologique.

Pour rester dans le domaine du travail d’adaptation, "Ce Qui Ne Me Tue Pas" a dû inévitablement faire passer à la trappe plein de choses pour faire tenir presque un demi-millier de pages en format « pas poche » en à peine une heure cinquante. On pourra légitimement prétexter d’une simplification à l’extrême tombant de façon récurrente plus dans le simplisme que dans la simplicité. Toutefois, on peut difficilement se baser sur cet écueil pour nier la récurrente efficacité d’une intrigue plutôt bien rythmée, percutante, lisible et qui se risque même parfois à faire fi du verbe comme vecteur de sens narratif.

Étonnamment peu loquace en dépit de sa nature première de thriller d’espionnage, le film de Fede Alvarez pousse le bouchon de la cinégénie jusqu’à s’affranchir des impératifs de vraisemblance liés à l’informatique en faisant du piratage quelque chose qui tiendrait presque de la magie. De quoi irriter les puristes. Néanmoins, l’amateur de mise en scène ne pourra nier une certaine ingéniosité dans ce parti pris tout de même un peu tarte.

Au-delà de ce traitement qui rapprocherait le pirate informatique du sorcier, on devine régulièrement que "Ce Qui Ne Me Tue Pas" est habité par un réalisateur en même temps que celui-ci a dû se plier à des exigences contreproductives venant des exécutifs. Fede Alvarez prouve avec ce film, pourtant bien bancal, qu’il est capable de faire plus que de la belle image et du beau mouvement de caméra comme il le fait ici au service d’une ambiance glaciale. La mise en scène est complètement imprégnée du motif de l’intrusion et multiplie les scènes d’entrée par effraction aussi bien dans le monde tangible que dans l’univers de l’informatique tout en captant la tension de l’intrus comme celle de ceux chez qui il s’introduit. Ce serait plutôt dans des scènes d’action, en théorie plutôt pêchues, que se montrent ses limites puisque, sans être annihilées, leur impact souffre sérieusement d’un montage qui réduit le pouvoir d’immersion des cadrages choisis.

On pense toutefois deviner dans "Ce Qui Ne Me Tue Pas" un tournage houleux tant la condensation du récit et la tonalité indécise pourraient très bien provenir du cahier des charges à respecter. L’inconsistance des motivations de certains personnages, et l’évolution de ceux-ci d’une scène à l’autre, laissent à penser que des coupures au montage ont dû privilégier la réception présumée du public à la cohérence du récit. Moins prestigieux et surtout moins onéreux que "Les Hommes Qui N’Aimaient Pas Les Femmes", "Ce Qui Ne Me Tue Pas" est parfaitement conscient des limites de ses prétentions. On croit même y déceler des velléités bis muselées par le studio...

Même si ça amuse le cancre en nous qui s’en serait délecté avec plaisir, "Millénium" n’est pas le premier univers auquel on aurait pensé pour faire du gros B bourrin et neuneu donc les producteurs ont dû se dire la même chose en étant beaucoup moins amusés. Quelques saillies vachardes subsistent. Mais l’ensemble a été sérieusement nettoyé et édulcoré. En tout cas, Claes Bang qui passe de conservateur tartuffe dans "The Square" à rumsteak de bœuf peroxydé lundgrenien, on trouve que c’était la meilleure idée du monde ! Au sein d’une distribution artistique mal assortie (et sans doute consciente de l’être au vu de leur jeu d’une intensité même pas foutue de réveiller une batterie de R5), c’est facilement notre petit chouchou.

"Millénium : Ce Qui Ne Me Tue Pas" est un cas assez similaire à celui de "The Predator". On croit y deviner, peut-être à tort tant on a du mal à concevoir, cet univers comme un pourvoyeur de nanars fleurant bon le mauvais goût salvateur. Une profession de foi qui avait de quoi séduire les cancres mais dont le studio a progressivement pris conscience. Il en résulte un objet cinématographique un peu étrange, limite anachronique. Mais il est rattrapé par son époque et ses qualités peuvent être relativisées à l’aune de leur intelligence disons contestable.

Auteur : Rayane Mezioud

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