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Million Dollar Baby : Le dernier combat

S'agissant d'un auteur aussi considérable que Clint Eastwood, il est évident que la relative déception née de la vision de son dernier film n'altère en rien les immenses qualités de Million dollar baby, bien au-dessus de l'ordinaire du cinéma hollywoodien et mondial. Les trompettes de la renommée venues d'Outre-Atlantique (4 Oscars, une presse dithyrambique) laissaient ainsi présager un nouveau chef-d'oeuvre. Pourtant ce très beau film, élégant et subtil, n'atteint pas la beauté crépusculaire d'"Impitoyable", le classicisme mélancolique de "Sur la route de Madison" ou l'intensité déchirante de "Mystic River", trois sommets de la filmographie du cinéaste américain.

Plus qu'un film sur l'univers de la boxe avec ses codes et ses règles, ses ascensions fulgurantes et ses destins brisés, "Million dollar baby" est l'histoire de la rencontre de deux laissés-pour-compte du rêve américain qui, ensemble, vont unir leurs désirs et leurs talents pour accrocher les étoiles. La rencontre improbable, mais d'autant plus précieuse, entre l'entraîneur Frankie Dunn (interprété avec une grandiose sobriété par Clint Eastwood), privé depuis toujours du bonheur de voir l'un de ses poulains décrocher un titre mondial, et la jeune boxeuse Maggie Fitzgerald (sidérante Hilary Swank dont la performance n'est pas seulement physique), une morte de faim accrochée à son fol espoir de revêtir les gants puis devenir une championne. Soit "la magie de tout risquer pour un rêve qu'on est seul à voir" dira Eddie Scrap (sensationnel Morgan Freeman), ancien protégé, confident et souffre-douleur préféré de Frankie. D'abord méprisant, puis réticent, ce dernier finit par se laisser convaincre par la détermination sans faille de Maggie qui rêve de passer de la pénombre des salles d'entraînement (superbes clairs-obscurs sculptés par le chef opérateur Tom Stern) à la lumière des réunions de boxe.

Ces deux êtres qui, sans le savoir, se cherchent une famille (Frankie écrit chaque semaine à son unique fille qui lui retourne ses lettres tandis que Maggie se heurte à l'indifférence maternelle, voire aux sarcasmes) et vont apprendre à se connaître, s'apprivoiser mutuellement avant de nouer une complicité inattendue sur et en dehors du ring. Au fil des combats menant vers la gloire se tisse entre eux une relation émouvante où s'entremêlent admiration, pudeur et respect par laquelle Frankie devient le père adoptif de Maggie (il lui donnera un surnom d'origine gaélique signifiant "ma chérie mon sang"). "J'ai fait beaucoup d'erreurs et j'essaie de te les éviter" confiera ainsi cet homme brisé par le silence méprisant de sa propre fille et trouvera avec Maggie le bonheur rare de pouvoir à nouveau aimer et protéger un être qui lui avouera un jour avec une désarmante simplicité : "j'ai personne à part toi Frankie".

Avec une retenue parfois bouleversante où la mise en scène s'efface derrière une interprétation traversée par la grâce, Clint Eastwood esquisse délicatement les thèmes de la filiation et de la transmission (un motif récurrent dans le cinéma d'aujourd'hui avec La vie aquatique comme dernier exemple en date). Le dernier tiers du film basculera dans le drame avec la terrible issue du combat pour le titre de championne du monde mais, à aucun moment, le cinéaste ne versera dans le pathos ou ne succombera au lacrymal, conservant jusqu'au tragique épilogue une dignité admirable.
Auteur :Patrick Beaumont
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