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Mon Führer : Trop allemand

Si vous voulez une comédie joyeuse et efficace, passez votre chemin. Cela tourne parfois à une mauvaise farce, on passe du noir au léger, de l'intrépide à de la l'absurde. Le réalisateur Dani Levy aurait dû creuser certains aspects, au lieu de réussir des coup de brio par-ci par là. Il ne parvient à maintenir un vrai rythme de comédie, ces rythmes endiablés qui enivrent petit à petit le spectateur, pour ne plus le lâcher. Il reste peut-être deux catégories de joyeux satisfaits : les historiens et les cinéphiles.

Les historiens pourront se moquer de bon aloi devant ces caricatures de personnages nazis, de Hitler à Goebbels en passant par Himmler. Certains stéréotypes rattachés aux nazis par les plus romanciers des historiens spécialiste de cette période, sont en effet placés au centre de la satire. La frustration sexuelle voire l'homosexualité de certains dignitaires nazis, dont le Volkischer Beobachter, journal officiel de désinformation nazi, tenu par le plénipotentiaire de la Propagande Goebbels, en faisait parfois la clé de voûte de ses chroniques politique –l'homosexualité était notamment utilisée par les services nazis pour mettre hors de la scène politique un dignitaire trop ambitieux, trop gourmand-. On surprend lors d'une scène, un jeune homme quitter nu le lit d'un officier nazi, pour s'enfuir par la fenêtre avant que la porte ne s'ouvre suite à une urgence en pleine nuit, en l'occurrence une commande d'Hitler.

Le fameux cas d'école que l'oralité hitlérienne, aussi, le vrai moyen de commandement utilisé par Hitler auprès de son cercle de dévoués –Goebbels, Himmler, Speer, etc. Cet ordre de stopper l'envoi de l'artiste juif dans le camp de Sachsenhausen. Hitler gueule et gueule sur Goebbels. Et sur place, les voitures se croisent. L'officier chargé d'emmener l'artiste au camp fait face et tient tête aux quatre soldats mandatés par Hitler lui-même. Ils ne se comprennent pas et manquent de se tirer dessus pour un ordre qui vient de changer en cours de route –si je puis dire-. Une histoire de formulaire Q12 à fournir et remplir, pour valider le nouvel ordre, et ce fameux formulaire qu'ils n'ont pas sur eux.

Et voici que Dani Lévy ironise sur la mécanique nazie, déréglée dès lors qu'on sort du cercle des dignitaires d'Hitler, Ian Kershaw le montre bien dans sa très reconnue biographie de Hitler, en deux volumes. Cette mégalomanie, cette névrose, cette colère irascible d'Hitler, aussi. Il est à table à 2 heures du matin, il engloutit de la purée. Lorsque son officier vînt le trouver pour lui dire qu'aucune voiture n'était disponible, Hitler se mit à gueuler. Une version ‘‘gueule de bois'' de ‘‘La Chute'', mais une vérité clairement démontrée par les plus grands historiens –Ian Kershaw, Bracher, Neumann, etc. Hitler était un fou furieux quand une broutille venait mettre à bas ses plans les plus mégalomaniaques. La version humoristique, dans ‘‘Mon Fuhrer'', est la suivante : il crache de la purée sur la table, en gueulant, de la purée projetée jusqu'à plus d'un mètre devant lui. Hitler est le noyau dur, tout l'humour tourne autour de lui. Il est très vite humilié, comme lors de cette scène où son préparateur physique lui demande de se mettre à quatre pattes pour faire le chien qui jappe. Son chien, Blondy, en profite pour lui monter dessus, par derrière. Le personnage d'Hitler est parfois ridiculisé, donc, et c'est assez atypique, donc sourire.

Il ne peut plus honorer sa femme, Eva Braun, on s'en rend compte lors d'une nuit aussi courte que molle. On ne se gêne pas vraiment, nous spectateurs, pour forcer sourire voire forcer le rire, dans ces moments de moquerie. La grande réussite de Dani Lévy est d'avoir fait des Himmler, Speer, Hitler et Goebbels des personnages de série B, et de les monter les uns contre les autres, façon guignol –la tradition lyonnaise, pas l'émission-. Chacun campe son personnage avec extrêmité, et s'y tient jusqu'au bout du film. Ce qui laisse de belles attentes au spectateur, dès lors qu'on les voit s'embêter les uns les autres, se marcher dessus, se faire des coups dans le dos. Mais ce n'est pas creusé, ce n'est pas abouti.

Cet artiste juif mondialement connu devant aider Hitler à être prêt pour un discours important, a historiquement existé. Ulrich Mühe montre encore son talent, désormais regretté (décédé en juillet 2007, il a connu la consécration avec "La Vie des Autres"). Sans lui, le film se casserait la figure. Son rôle réunit toutes les thématiques du film, bien que souvent inabouties : burlesque, satirique, dramatique, noire. Il est la matrice du film, au sens où il permet cette connexion entre les personnages nazis, qui en avaient extrêmement besoin, puisqu'ils sont des caricatures de ces dignitaires nazis.

Cette caricature tournant parfois au vitriol, était porteuse de grands espoirs de réussites cinématographiques, alors qu'il participe à un beau gâchis qu'Ulrich Muhe seul, ne peut atténuer. Ce film a fonctionné du tonnerre en Allemagne, et c'est tant mieux. Il est temps que le peuple allemand puisse régler avec un peu plus de légèreté, son propre procès de son passé. Si on ne peut pas rire avec tout le monde, les Allemands montrent encore qu'on peut rire de tout. Ce carton allemand va trop loin dans l'humour noir, quand il ne fait pas assez dans la subtilité. Difficile de s'exporter dans ces conditions.
Auteur :Frédéric Coulon
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