16 octobre 2021
Critiques

Mon légionnaire : Tous les papas s’en vont

Par Martin Thiebot


C’est une opération militaire de la France qui est au cœur de l’actualité : l'opération Barkhane. Elle mobilise plus de 5000 hommes pour lutter contre les groupes terroristes au Sahel. “Mon légionnaire”, le deuxième film de Rachel Lang, nous propose de suivre plus précisément les soldats du deuxième régiment de parachutistes de la Légion étrangère (basé à Calvi). Ils sont envoyés au Mali pour combattre l'État islamique dans le Grand Sahara (EIGS).

Mais ces enjeux géostratégiques sont loin de constituer le sujet central de "Mon légionnaire". De la même manière que les questionnements politiques et éthiques des protagonistes relatifs à leurs engagements sont à peine effleurés. La réalisatrice le concède : elle a d’abord et avant tout voulu faire un film sur le couple, dont l’armée ne serait qu’une toile de fond. Une toile de fond qui a tout de même son importance. En effet, l’existence qu’ont choisi de mener ces hommes (et à laquelle consentent leurs compagnes) n’a rien de banale. L’union avec la grande muette pouvant être difficilement conciliable avec une vie de famille.

Deux couples sont au cœur du récit. Le premier est formé de Maxime (Louis Garrel), caporal sorti deuxième de sa promotion à l’académie militaire, et de Céline (Camille Cottin), avocate. La particularité de la Légion étrangère française (qui participe de son caractère unique au monde) est qu’elle accueille des soldats de toutes origines. Ainsi, en Corse, ce sont pas moins de 150 nationalités qui se côtoient. "Mon légionnaire" s’intéresse ainsi au jeune soldat ukrainien Vlad (Aleksandr Kuznetsov) et à sa petite amie Nika (Ina Marija Bartaité). Deux couples. Quatre manières de concevoir son propre engagement. Sans oublier celui de son conjoint, de supporter plus ou moins bien les longs mois passés sans l’autre.

Rachel Lang réalise ce film avec une double casquette. Celle de cinéaste, mais aussi celle d’officier de réserve qui est déjà intervenue au Mali. Elle possédait donc une connaissance du terrain et du milieu qui lui a probablement été précieuse dans la préparation du long-métrage. Un certain réalisme se dégage en tout cas des scènes de combat. Tant et si bien que le spectateur néophyte sera parfois perdu au milieu du jargon militaire. "Mon légionnaire" retranscrit aussi l’ambiance particulière qui anime cette communauté. Cette dernière, quand elle ne se bat pas, oscille entre moments de doute et de camaraderie.

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Camille Cottin - Copyright ML/Cheval deux trois/Wrong Men

L’autre spécificité de la Légion étrangère est qu’elle est un corps d’élite exclusivement masculin. L’histoire de "Mon légionnaire", c’est aussi un peu celle d’Ulysse et de Pénélope : les hommes qui partent faire la guerre à l’autre bout du monde pendant que les femmes restent sur l’île élever les enfants et s’occuper du foyer. Des femmes qui se trouvent réduites à leur statut d’épouses et à qui on va jusqu’à reprocher d’essayer d’exister en dehors de ce statut – reproche qui vient parfois de l’institution elle-même. De surcroît, tandis que l’esprit de corps qui unit les hommes peut leur permettre de supporter moins difficilement la douleur du manque, la cohabitation des femmes est marquée par une quasi-absence de cohésion et de sororité. Pas antimilitariste pour un sou, "Mon légionnaire" n’en est pas moins un film féministe.

Si la forme reste très académique, le long-métrage comporte tout de même quelques très belles scènes. De silence surtout. De danse, de lutte, de regards échangés et de gestes partagés, accompagnées par la musique planante d’Odezenne. La réalisatrice et sa directrice de la photographie Fiona Braillon s’illustrent particulièrement dans la manière qu'elles ont de filmer l’environnement des protagonistes, du désert malien aux montagnes corses. Des plans dont se dégagent à la fois solennité, sérénité et étouffement, traduisant l’immensité des paysages et de la solitude.

On en arrive à ce qui est peut-être le principal sujet du film : l’attente. Pour les soldats, l’attente d’un ennemi tapi dans l’ombre qui ne se montre qu’occasionnellement. Pour les femmes, l’attente du retour de l’être aimé, avec des deux côtés la crainte de ne pas être à la hauteur au moment des retrouvailles. Un aspect mis en valeur par quatre remarquables interprétations, en premier lieu celles des deux acteurs russophones aux visages peu connus du public français Ina Marija Bartaité et Aleksandr Kuznetsov, pareillement touchants dans le mutisme et la vulnérabilité de leur jeunesse.

On regrette cependant que "Mon légionnaire" se termine aussi brutalement. Une fin dont on ne saurait dire si elle résulte d’un choix artistique discutable. Ou bien d’un raccourcissement du scénario dû à un manque de moyens suffisants pour tourner certaines scènes. L'œuvre, aussi réussie soit-elle, laisse en bouche un goût d’inachevé. Comme si ce qu’on venait de voir n’était que les deux premiers épisodes d’une série. Alors, à défaut de pouvoir espérer une suite à "Mon légionnaire", on attend avec impatience les prochaines réalisations de Rachel Lang. Assurément une cinéaste à suivre.

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