Critiques

Monrovia, Indiana : Il était une fois en Amérique

La critique du film Monrovia, Indiana

Par Rayane Mezioud


Il a presque 90 ans, une carrière longue comme le bras d’un basketteur, une filmographie pléthorique qui ausculte sur plusieurs décennies son pays en même temps qu’elle a été le témoin de l’évolution de celui-ci et est une pointure dans son domaine. On pourrait croire qu’il s’agit du grand Clint mais c’est du grand Fred, son pendant dans le documentaire, que l’on parle.

La comparaison pourra sembler audacieuse sachant qu’elle vient d’un jeune freluquet pour qui la vision de "Monrovia, Indiana" reste un premier pas dans la filmographie de Frederick Wiseman. Cependant, et même si la mise en parallèle des carrières respectives de ces deux géants du cinéma nord-américain pourrait révéler moins de passerelles que prévu, la coïncidence a voulu que Monrovia, Indiana arrive seulement quelques mois après un autre témoin filmique du poids du temps sur les Etats-Unis, "La Mule".

Un regard faisant se croiser Frederick Wiseman et un sachem de la fiction trouve sa pertinence dans le fait que le travail accompli par le premier pour forger son style a eu pour vocation d’abattre les cloisons séparant la fiction du documentaire pour embrasser la quintessence du cinéma, à savoir la puissance évocatrice de ses images et la naissance de la signification par leur enchaînement.

Si l’on peut parler de « cinéma documentaire » pour une fiction s’acharnant à être le plus possible stylistiquement dénudée et si l’on peut rapprocher le documentaire de la fiction lorsqu’il multiplie les effets de style, Wiseman semble être parvenu à une synthèse cinématographique d’une pureté spectaculaire. Toi qui entres ici, abandonne tout espoir de didactisme : chez Frederick Wiseman, point de voix-off, point d’entretiens, point de musique extradiégétique…

Tous ces choix artistiques tendent non seulement à une objectivité totale au moins visible, au mieux authentique mais aussi à affirmer une confiance absolue dans l’intelligence du spectateur. L’exigence est grande, à la mesure de celle que s’impose Frederick Wiseman sur ses films en tant qu’homme à tout faire, mais pour peu que le spectateur fasse l’effort de s’y soumettre, il ne tardera pas à vivre une expérience incroyablement immersive et gratifiante.

Difficile de ne pas voir à quel point ce qui est en apparence d’une si grande crudité est aussi d’une complexité vertigineuse tant sur la forme que sur le fond. Refusant de prendre le spectateur par la main et de se contenter de parler de son sujet, Frederick Wiseman construit à chaque instant sa matière première à l’aide de la boîte à outils mise à sa disposition par le Septième Art.

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"Monrovia, Indiana", c’est une année entière passée sur les bancs de montage pour un résultat qui ne ferait regretter aucun jour à aucun cinéaste digne de ce nom. Les liaisons entre une image et une autre et les enchaînements nous conduisant d’une séquence à l’autre peuvent sembler manquer de fil rouge mais tout se structure autour d’un souci du détail impressionnant en matière de cohérence thématique et surtout géographique.

Frederick Wiseman n’a pas besoin de travelling pour créer le déplacement. Les coupes suffisent à nous donner l’impression de bouger d’un plan à l’autre. Arriver à faire naître la sensation de mouvement à partir de la fixité, c’est prouver sa compréhension et sa maîtrise des mécanismes cinématographiques.

L’expertise avec laquelle la forme est forgée sert de structure à des enjeux qui ont seulement besoin d’être illustrés pour être compris de façon presque instinctive. Jamais on ne perd de vue que l’agriculture et la religion sont les piliers de cette petite ville à la limite de l’autarcie souhaitée ou faisable.

Se complaisant dès que l’occasion se présente dans son passé au point de mettre ses sportifs du début du XXème siècle au programme lycéen d’Histoire, Monrovia manifeste par l’omniprésence des vieux jours dans son quotidien une difficulté à régler ses problèmes actuels et à aller de l’avant.

Peut-être est-ce une angoisse, peut-être est-ce un refus, peut-être est-ce une incapacité mais ce qui est sûr, c’est que c’est présent et que ce n’est qu’un échantillon (fondamental mais plus que partiel) de la richesse de Monrovia, Indiana et de la liberté totale ou presque d’interprétation qu’il laisse à son spectateur.

Traiter de Monrovia dans l’Indiana, c’est traiter d’un sujet au potentiel forcément cinématographique puisque son ampleur va au-delà de l’espace dans lequel la raison humaine voudrait le cloîtrer. Les Monroviens ne sont que 1 400 mais leur lieu de vie n’a rien à voir avec le patelin paumé dans la cambrousse française moyen. L’histoire, les enjeux, le territoire, les équipements, la consommation…

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Monrovia est une illustration parfaite d’un goût du plus grand que nature qui a imprégné l’ADN des Etats-Unis au point de se retrouver dans leur quotidien et il ne fallait rien de moins que le cinéma pour le traduire. Il suffit de rester coi devant un énorme engin agricole pénétrant lentement à l’intérieur d’une grange en vue de trois quarts (pour souligner l’impression de profondeur) et d’avoir l’impression de regarder l’Enterprise revenir à la base pour comprendre cela.

Logiquement, "Monrovia, Indiana" s’achève avec une scène d’enterrement aussi ordinairement épique que le reste. Logiquement parce que ces deux heures vingt semblent avoir eu pour objectif de montrer une certaine conception de l’Amérique qui est soit vouée à disparaître au sens premier du terme, soit vouée à disparaître de l’excroissance de notre regard qu’est devenue l’agrégation des images qui nous parviennent par tous les canaux existants.

Logiquement aussi (mais n’en faire que l’hypothèse reste tout de même très une prise de risque donc ne faites pas ça chez vous, les enfants) parce que c’est aussi le film d’un homme qui va bientôt entamer une dixième décennie d’existence et qui, parce qu’il a tout connu et tout vécu en plus d’avoir été le témoin artistique de son pays pendant plus d’un demi-siècle, envisage peut-être sa propre fin.

Encore une fois, c’est très difficile de seulement le supposer quand on n’a pas les connaissances nécessaires pour recontextualiser cette séquence dans l’œuvre globale de Frederick Wiseman, mais c’est ce qui peut germer dans un esprit qui s’amuserait à confronter la conclusion de "Monrovia, Indiana" avec celle de "La Mule".

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