Critiques

Mulholland Drive : La critique

Par Christophe Roussel


Avec "Mulholland Drive", David Lynch réalise son film le plus abouti, le plus maîtrisé. Un film-somme qui s'autorise toutes les audaces narratrices et visuelles. Un film-plein dont plusieurs visions ne suffiront pas à épuiser toutes les richesses.

La première séquence annonce la couleur : des couples de danseurs envahissent l'écran, bientôt l'image est saturée et la musique se fait plus inquiétante. Nous voyons apparaître une jeune femme blonde et un couple de vieux souriant et baignant dans un halo de lumière puis la caméra parcourt un lit avant de s'enfoncer dans l'oreiller.

L'immersion dans un cauchemar

Tout le génie de Lynch s'exprime dans ses premières minutes, étranges et fascinantes à souhait comme le sera le reste du film. Chez lui, tout est signe et il faut savoir décoder ces images pour mieux s'immerger dans son univers. Les danseurs démultipliés et leur ombre=le thème du double, de l'autre si étrangement semblable. L'image saturée=une liberté dans la construction du récit (cartésiens s'abstenir...). Le halo de lumière=le rêve. L'oreiller=le cauchemar. Changement de musique=une noirceur et un pessimisme radical sous une apparence faussement sereine. 

Le cauchemar est celui de Betty (Naomi Watts) une jeune canadienne qui débarque à Hollywood pour devenir star de cinéma. Sa tante partie sur un tournage lui prête son bel appartement situé sur le Sunset Boulevard. C'est dans ce lieu qu'a trouvé refuge une jeune femme brune (Laura Elena Harring) qui, à la suite d'un accident dont elle a miraculeusement échappé, est devenue amnésique. Ne se souvenant de son nom, elle se fait appeler Rita en référence à l'héroïne de "Gilda" dont l'affiche du film se trouve dans la salle de bain.

"Sunset Boulevard", "Gilda", la brune et la blonde... Les références cinéphiliques abondent mais contrairement aux frères Coën, Lynch ne va pas s'enliser dans le strict et vain exercice de style afin de rendre hommage aux films noirs des années 40. Il utilise ces références comme autant de signes déjà cités plus haut pour emmener le spectateur sur un terrain connu afin de mieux l'égarer en cours de route.

Un film aux multiples références

"Mulholland Drive" est nettement divisé en deux parties. Une première à peu près linéaire (bien des zones d'ombre resteront sans véritable explication). Une deuxième où Lynch reprend tous ces personnages et les plonge dans un scénario paranoïaque. Betty devenue Diane est la victime de ce monde de cinéma qu'elle a tant désiré. Pourquoi une vision aussi noire d'Hollywood ? Le film le plus hollywoodien de Lynch, "Dune" (1985), fut pour lui une expérience terrible à cause des nombreuses concessions qu'il dut faire durant le tournage. Il faut d'ailleurs ajouter que, sans des producteurs français, ici Alain Sarde et Pierre Edelman, Lynch n'aurait pu continuer à faire des films ou du moins sans une totale liberté artistique...

Des concessions, le jeune cinéaste branché Adam (Justin Theroux) va devoir en faire car la production de son film est prise en charge par une bande de mafieux. Ils se nomment les frères Castigliane (Dan Hedaya et Angelo Badalamenti), et exigent que le cinéaste engage une certaine Camilla Rhodes. Il faut évoquer les deux intrigues. La recherche de l'identité de Rita avec l'aide de Betty et l'emprise de l'argent sur la liberté de création. Puis David Lynch ajoute une série d'épisodes tour à tour hilarante (le tueur minable) ou effrayante (la présence plus ou moins réelle d'un étrange clochard qu'un homme a vu en rêve...).

Une histoire d'amour

"Mulholland Drive" est, comme dans "Sailor et Lula", une histoire d'amour fou. En bon surréaliste qui se respecte, Lynch cautionne l'idée de l'amour jusqu'à la mort. Ici, Betty tombe amoureuse de Rita (sa déclaration d'amour est une des scènes les plus lyriques que Lynch ait filmé...). C'est après leur nuit d'amour que le film bascule grâce à une boîte de Pandore (certains évoquent le monolithe noir du "2001" de Kubrick). Une boite qui va les faire entrer dans une autre fiction où elles vont s'échanger les rôles. En effet, l'amour pour Lynch est fusion: l'une ne peut vivre sans l'autre, l'une est le double ou le désir de l'autre.

Après l'échange amoureux, l'une va prendre la place de l'autre. Dans la première partie, Rita est dépendante de Betty à cause de son amnésie. Elle est son seul secours, son seul repère. C'est Rita la plus fragile alors que Betty jubile à l'idée de se retrouver dans ce qu'elle appelle un film c'est-à-dire se faire passer pour une autre et jouer les détectives privés afin de retrouver l'identité de Rita.

Le romantisme du fantasme

Dans la seconde partie, c'est au tour de Betty-Diane d'être sous l'emprise de Rita-Camilla. Une star de cinéma dont elle est amoureuse et qui littéralement « joue » avec elle et ses sentiments. C'est désormais Betty-Diane la plus vulnérable et sa dépendance amoureuse va lui faire perdre la tête (référence à l'amnésie de Rita...). On peut penser que Betty est moins amoureuse de Rita elle-même que de l'image que celle-ci véhicule.

En effet, Rita possède tous les traits caractéristiques de la plantureuse star de cinéma. Comme il en existait à la grande époque des studios hollywoodiens. Rita lui renvoie l'image de ce qu'elle voudrait être. Il n'est donc pas étonnant que dans la deuxième partie, Rita joue le rôle d'une actrice qui fait « tomber » l'héroïne. Comme la femme fatale des films noirs américains. Rêve et réalité ne cesse de se confronter.

La matérialisation d'un fantasme peut s'avérer dangereuse semble nous dire Lynch (n'était-ce pas non plus le thème d'"Eyes Wide Shut" ?...). Surtout dans cette ville cauchemardesque et sans pitié. Hollywood est bien la ville mortifère qu'avait montré Billy Wilder dans "Sunset Boulevard" (1950). "Mulholland Drive" confirme, si besoin est, que David Lynch, cinéaste abstrait et romantique, est bien l'un des plus grands créateurs de formes du cinéma contemporain.  

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