15 octobre 2021
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Munich : Chef d’oeuvre !

Depuis le début de sa carrière, Steven Spielberg a changé : il a mûri. Son regard sur le monde s'est fait moins idéalisé, moins enfantin. Décrit comme le film de la révélation artistique, "La liste de Shindler" ne sera que la première étape vers "Il faut sauver le soldat Ryan", "Amistad" et ce "Munich". Même dans de «simples divertissements » comme "La Guerre des Mondes", le réalisateur décrit une humanité divisée, égoïste, dangereuse pour elle-même illustrant le fameux adage « L'Homme est un loup pour l'Homme. » En racontant le drame des attentats de Munich,  Spielberg franchit une nouvelle étape dans la noirceur et livre un film aussi bouleversant que tragique.  

Munich 1972. Des terroristes palestiniens prennent en otage les athlètes juifs. Immédiatement, le monde est en émoi et tous les regards sont braqués sur l'évènement qui finira dans un véritable bain de sang. Rapidement, le gouvernement israélien décide de riposter. « Oublions la paix, il faut montrer au monde que nous sommes forts » dit la première ministre Israélienne. Un groupe de tueurs est donc formé pour assassiner tous les commanditaires de septembre noir. Et Spielberg de décrire minutieusement la mécanique de vengeance motivée par le fameux « œil pour œil » : Il faut verser le sang des arabes pour venger le sang des juifs. A ce stade, "Munich" une œuvre sur le fil. Etant juif lui-même, Spielberg prendra-t-il parti ? Va-t-il réaliser une œuvre de propagande pro israélien ? "Munich" échappera-t-il au manichéisme ? 

C'est bien évidement sous estimé l'intelligence d'un cinéaste en pleine possession de ses moyens. Jamais Spielberg ne penchera d'un côté ou d'un autre gardant le cap sur un constat : la mort n'engendre que la mort. L'envie de vengeance « légitime » ou tout du moins compréhensible des juifs ne fait pas moins d'eux des assassins aussi barbares que les terroristes arabes. Ainsi, si la mission d'Avner (remarquable Eric Bana) fait de lui un héros auprès de certains militaires au courant de l'opération, il n'en reste pas moins un assassin qui doute de plus en plus du bien fondé de ses actions. La notion de bien et de mal se brouille au fil des attentas et des fusillades orchestrés par l'équipe d'Avner. Peut-on répondre à la terreur par la terreur ? Qui sont les mauvais quand les bons utilisent les mêmes armes que leurs ennemis ? Autant de questions posées par un réalisateur lucide qui cherche plus à faire réfléchir qu'à imposer une quelconque réponse toute faite. 

Pour illustrer son propos, encore faut-il une mise en scène au diapason. Tourné caméra à l'épaule sans effet spéciaux numérique, "Munich" ressemble à un thriller politique des années 70 par un montage et un style haletant proche des chefs d'œuvres du genre tels que "Les Trois Jours du Condor" ou "Conversations Secrètes". La photo très travaillée de Janusz Kaminski sert à merveille des partis pris esthétiques rigoureusement pensés et au service de l'œuvre. Ainsi, à la photo surexposée des premières scènes mettant en scène le groupe d'Eric Bana (illustrant une innocence sur le point d'être définitivement perdue) succède des éclairages et décors de plus en plus sombres et menaçants.

Les scènes d'action constituent des modèles de mise en scène. Par un mélange de plans séquences et de caméras à l'épaule, Spielberg parvient à créer un climat de tension et de violence redoutable où la mise à mort de tous (juifs et arabes) parait révoltante et ignoble.  Et tout ce sang aboutit à quoi ? A un constat d'échec d'autant plus terrible qu'il est vrai. Tant que les deux partis seront enfermés dans une logique de violence, le terrorisme ne cessera jamais. Dans un plan final saisissant, Spielberg montre que l'exil ne sert à rien et conclut son film sur un silence bouleversant. "Munich" est un chef d'œuvre !

Auteur :Frédérick LanoyTous nos contenus sur "Munich" Toutes les critiques de "Frédérick Lanoy"

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