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Mystic River : Entre drame social, histoire intimiste et maladresse…

Clint Eastwood ne finira jamais d'étonner. Depuis le très mélodramatique SUR LA ROUTE DE MADISON, Clint Eastwood présente un cinéma dépouillé, réaliste et sans espoir. Ce qui a caractérisé la carrière de ce grand monsieur, c'est l'exploration permanente de nouvelles voies, de nouveaux défis. Ce réalisateur /acteur / producteur a ainsi traversé avec brio le Western, le film policier, la comédie et des approches beaucoup plus personnelles comme BIRD, CHASSEUR BLANC COEUR NOIR, MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL et le très beau UN MONDE PARFAIT.

Cette remise en cause permanente cache à peine derrière cette personnalité forte de cow-boy vieillissant la sensibilité étonnante d'un homme en proie à des démons et des interrogations. Or, depuis l'oeuvre charnière de SUR LA ROUTE DE MADISON, un certain style s'est figé qui tenterai à démontrer que Clint Eastwood est beaucoup plus affecté par les sujets qu'il traite que par le passé avec une conséquence non négligeable sur sa mise en scène, moins maîtrisée, moins lucide, et beaucoup plus subjective.

C'est exactement le constat que l'on peut faire en voyant MYSTIC RIVER, drame social, histoire intimiste de trois copains, analyse psychologique presque documentaire des névroses de trois hommes cassés par une vie qui ne leur a laissé aucune chance. Les maladresses évoquées apparaissent dans certaines longueurs de scènes moins bien maîtrisées, dans un scénario qui ne sait pas toujours enchaîner avec logique une action après une autre et enfin dans une insistance non justifiée sur certaines scènes pas forcément clefs du film.

Mais une fois sorti de ces aspects filmologiques, ce film révèle des trésors qu'on ne peut ignorer. Il y a d'abord la direction d'acteurs et le jeu presque parfait des rôles principaux avec une mention spéciale pour Sean Penn qui ne nous avait pas habitué à ce répertoire tout en épaisseur, en douleur et en intensité. Il y a même une certaine métamorphose physique de cet acteur auparavant perçu comme un gringalet et qui présente dans ce film une corpulence et une maturité physique qui le positionne maintenant plus comme un Harvey Keitel ou un Mel Gibson. Il y a ensuite la vision d'une Amérique à l'arrêt, celle des banlieues de ville moyenne, pauvre autant par l'argent que par le manque de projet, le manque d'avenir. Alors la caméra de Clint Eastwood nous coince avec ses grands travellings d'hélicoptère entre une rivière, un pont et un quartier sans ambition. Pas l'Amérique triomphante des gratte-ciels de Manhattan, non, plutôt celle dont on ne fait jamais la promotion dans les médias, celle qui fait semblant de ne pas exister mais qui représente sans doute une grosse partie de la population de cet état-continent...

Et il y a surtout et enfin un cinéma-vérité terrible, sans concession, qui regarde la douleur des gens en face, nous l'impose dans son intensité insoutenable et sa durée réelle (pas d'ellipse dans la présentation d'une scène, on a le droit à tout, sans cut). Cette capacité de nous livrer à la violence et à la dureté de certains moments intimes d'échanges entre les personnages, c'est là qu'est l'art actuel de Clint Eastwood, déjà présent dans SUR LA ROUTE DE MADISON avec les scènes de solitude du personnage interprété par Meryl Streep.

Ce cinéma presque documentaire sur la souffrance et la misère psychologique est le nouveau crédo d'un réalisateur dans une phase très "mystique" de sa carrière. Clint Eastwood a acquis ce talent de poser sa caméra fixe devant un visage pendant plusieurs minutes, et de capter, non sans l'aide d'une direction d'acteur celle-là sans faille, une émotion d'une rare vérité. Il faut y repenser par exemple dans la scène ou le personnage interprété par Sean Penn a besoin de se livrer à son copain (Tim Robbins), sur le vide laissé par sa fille morte, et de voir la douleur l'envahir progressivement, jusqu'à devenir une scène qui dérange et nous touche là où ça fait mal...

Mais si cela fait mouche, ce n'est pas sans nous laisser sur l'interrogation du pourquoi de ce film, du message communiqué car derrière une critique supplémentaire d'une Amérique sans âme et foutue à l'avance, que doit-on comprendre ? Il est clair que dans cette fin de carrière, Clint Eastwood ne va pas bien, alors ce film ne serait-ce pas simplement pour nous le dire, avec pudeur, avec regrets ? Celui qui a symbolisé pendant des années le flic intransigeant ou le cow-boy impitoyable a rangé son chapeau et son flingue au profit d'un auteur qui s'opère lui-même à coeur ouvert.

Auteur :Jean-François Ballot
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