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Narco : La valse des pantins

Le beau paradoxe de "Narco", ce premier film au ton original, nourri au meilleur cinéma américain, est d'introniser comme personnage principal un anti-héros qui rêve beaucoup plus sa vie qu'il ne l'a vit puis finit par accepter de regarder la réalité en face même si celle-ci n'est pas forcément reluisante.

"Narco" est à contre-courant de la pensée dominante d'une époque où la réussite est avant tout virtuelle puisque fondée sur un système de valeurs déconnecté du réel (voir les gloires éphémères des victimes consentantes de la télé-réalité).

Mais ce regard plutôt amer sur un monde de faux-semblants passe ici essentiellement par la comédie et c'est probablement ce qui donne toute sa force de conviction au film de Gilles Lellouche et Tristan Aurouet.

D'autant que le médium de cette fable contemporaine (Gustave Klopp, interprété par un Guillaume Canet remarquable qui s'est fait un look à la Val Kilmer dans "Wonderland"), est narcoleptique, personnage entre songes hallucinatoires et vie rêvée, propice à ce flou par lequel s'engouffre leurres et illusions dans les interstices du quotidien.

Sujet à d'irrépressibles et brutales chutes dans un sommeil paradoxal après de violentes émotions (scènes hilarantes où le jeune Klopp tombe comme une masse en tentant d'embrasser une fille dans une discothèque), ce jeune homme ordinaire en butte à de multiples tracas professionnels (difficile de conserver un job lorsque Morphée vous enlève sans prévenir !) se métamorphose alors en superhéros dans ses délires en terre hostile où il affronte une kyrielle d'ennemis imaginaires.

Le sommet de ces affrontements culminant avec le règlement de compte sanglant avec le fisc, paradant avec sa compagne au milieu des balles en Bonnie & Clyde invincibles.

Flanqués de Pam (Zabou Breitman, excellente), son épouse lasse de voir s'effondrer l'homme de sa morne vie à la moindre contrariété ou émoi, de Lenny Bar (Benoît Poelvoorde, grandiose comme souvent), son meilleur ami, macho invétéré et karatéka fan de Jean-Claude Vandamme (lequel bluffe tout le monde lors d'une émouvante scène avec son admirateur) et de son psy Samuel Pupkin (Guillaume Gallienne, révélation du film), Gus puise dans son apnée onirique la matière de ses géniales bandes dessinées qui, bientôt, vont faire l'objet d'âpres convoitises des sus-nommés ?

Alerte, décalée et haute en couleurs dans sa première partie, cette comédie oscille entre finesse et farce puis glisse insensiblement dans une tonalité désenchantée lorsque les personnages pathétiques qui gravitent autour de Gus prennent conscience de la vacuité de leurs désirs dérisoires (chacun s'épuisant à courir après d'inaccessibles chimères).

Si la description de cette France d'en bas est souvent cruelle, elle ne verse jamais dans le cynisme complaisant tandis que les cinéastes s'évertuent à permettre aux comédiens de défendre leurs rôles avec une belle conviction.

Enfin, les cinéastes n'hésitent pas à brouiller nos repères en plongeant le récit dans le bain révélateur d'une France en voie d'américanisation où des êtres en quête d'identité se raccrochent à d'improbables et vaines aspirations.

Auteur :Patrick Beaumont

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