21 novembre 2019
Archives Critiques

Ne le dis à personne : La critique

Je n'ai pas spécialement envie de revenir sur la réussite ou non du nouveau film de Guillaume Canet, "Ne le dis à personne", d'autant plus que malgré les réticences que je m'apprête à développer, je l'ai en fin de compte apprécié. Je voulais en effet plutôt revenir sur le principe de l'adaptation cinématographique, plus particulièrement de l'adaptation de best-sellers et les problèmes inhérents à ce travail.

Pour resituer rapidement le contexte, le roman « Ne le dis à personne » de Harlan Coben a fait un carton et le monsieur s'est gentiment et longuement fait prié pour céder les droits d'adaptation. C'est finalement Guillaume Canet qui en a hérité ce qui, en plus d'être une plutôt bonne idée, a le mérite de flatter notre chauvinisme bien franchouillard.

Cependant, là où le bas blesse, c'est que, comme n'importe quel auteur de roman à succès, l'objectif principal de Coben semble avoir été de surveiller à ce que son « bébé » ne soit en aucun cas trahi par la vision subjective d'un autre auteur, celui du film, le réalisateur. Il ne s'agit par conséquent, pour lui et pour bien d'autres romanciers dont les œuvres sont adaptées à l'écran, pas tant de faire un film que de faire un film adapté d'un roman.

Certes, mais la matière littéraire ne s'adapte pas toujours, j'irais même jusqu'à dire rarement, à la matière cinématographique. Plus clairement, 2 heures de film ne peuvent quasiment jamais retranscrire avec fidélité les quelques 500 pages (souvent même plus) d'un livre.

Là où je veux en venir c'est que le scénariste d'un film, ou plutôt l'adaptateur, se doit de faire des choix, des coupes, se doit de trahir en quelque sorte l'œuvre originale ce qui coïncide rarement avec la vision de l'auteur.

Lorsque le bouquin n'a pas rencontré de franc succès, l'écrivain n'a généralement pas son mot à dire et est souvent simplement satisfait, soulagé, que l'on s'intéresse à son histoire. Lorsqu'il s'agit d'un best-seller, l'auteur a souvent les moyens d'imposer sa vision au détriment, généralement au détriment des impératifs cinématographiques.

Pour éclaircir tout ça, je vais prendre quelques exemples. Une fois n'est pas coutume, je vais devoir parler de Kubrick. Mis à part "Shining" de King (et dans une moindre mesure Lolita" de Nabokov), Kubrick (qui excepté ses deux premiers films a systématiquement tiré ses scénarios de romans) a toujours utilisé des matériaux de base (les romans) qui n'avaient pas eu un grand succès et qui par ailleurs n'étaient généralement pas très bons.

La principale raison est indiscutablement pour avoir la paix avec les auteurs et les lecteurs et pour pouvoir faire ce qu'il souhaitait des livres et de leurs histoires. La seule fois où il a choisi un roman à succès, "Shining", il est rentré en conflit avec l'auteur qui l'a accusé d'avoir trahi son livre et qui s'est empressé d'en faire une autre version.

En fait, Kubrick avait comprit l'aspect essentiel de l'adaptation cinématographique : cinéma et littérature n'ont rien à voir et le livre original ne saurait être qu'un ingrédient dans la fabrication du film, ingrédient certes capital mais qui ne peut en aucun cas être la recette complète.

Paradoxalement, certains films adaptés de bouquins à succès sont critiqués alors même qu'ils ne sont que des retranscriptions cinématographiques des mots de l'auteur du roman. Je pense par exemple à la série des "Harry Potter" ou bien encore au "Da Vinci Code".

Tous ceux qui ont largement critiqué ce dernier film doivent avoir conscience qu'ils ont d'une certaine manière attaqué le livre de Brown (qui est par ailleurs parfaitement critiquable, cela étant un autre débat) puisque le film n'en est rien d'autre qu'une adaptation à la virgule près. On ne peut en aucun cas affirmer que le film aurait trahi le bouquin puisqu'il n'y a aucune différence les deux.

Même chose pour les "Harry Potter" et c'est bien là que se trouve la limite de l'adaptation de ces méga-best-sellers : si le réalisateur et son scénariste changent le moindre élément, ils se font incendier par les dizaines de millions de lecteurs (après que l'auteur leur ait pris soin de leur réclamer au bas mot 800 millions de dollars de dommages et intérêts au cours du procès qui n'aura pas manqué d'avoir lieu...).

S'ils restent fidèles à l'œuvre originale, non seulement leur film manque cruellement de personnalité (c'est le moins que l'on puisse dire à propos du film de Ron Howard et de "Harry Potter") mais expose par ailleurs un certain nombre de scènes qui ne sont en aucune manière cinégénique.

Evidemment, des dizaines de contre-exemples existent (et heureusement), des films qui respectent dans le même temps l'œuvre originale mais qui sont en outre des films à part entière. Je pense non-exhaustivement au "Rebecca" d'Hitchcock, au "Lolita" de Kubrick (même si le réalisateur, qui a écrit le scénario avec Nabokov lui-même, a dû faire quelques concessions par rapport à la dimension bien plus sulfureuse du roman).

Ou plus récemment à "L.A. Confidential" de Curtis Hanson (une réussite d'autant plus impressionnante qu'Ellroy est sans conteste un des auteurs les plus difficiles à adapter par rapport à sa narration et à son style d'écriture) ou bien encore au "Seigneur des Anneaux" de Peter Jackson (mais vous aurez tout de même constaté que le cinéaste néo-zélandais aura eu besoin, dans ses versions longues, de plus de 11 heures de films).

Néanmoins, faites le compte des livres que vous avez lus et dont vous vous êtes dis à propos des adaptations cinématographiques « le roman était quand même vachement mieux ! ». Ce n'est certainement pas parce que la littérature serait un art plus noble, ni même, comme beaucoup le disent, parce que le cinéma impose sa vision par rapport à la liberté d'interprétation du roman.

Selon moi, la raison se trouve simplement dans le fait que les adaptateurs perdent de vue que le cinéma est un art particulier qui fonctionne avec ses propres règles et qu'en fin de compte, l'œuvre originale se doit de toujours être au service du film et en aucun cas le contraire.

Aujourd'hui, une adaptation d'un livre est bien trop souvent une sorte d'hommage contemplatif rendu, alors que ce livre se doit impérativement d'être un matériel de base et rien d'autre. Pour donner une image saugrenue mais qui à bien y réfléchir n'est pas si stupide que ça : que dirait-on d'un peintre peignant « Le penseur » de Rodin ou d'un sculpteur sculptant « Les tournesols » de Van Gogh ? C'est en fin de compte à cette étrange tâche que s'attèlent la plupart des scénaristes-adaptateurs.

Ce problème est incontestablement récurrent depuis les débuts du cinéma, depuis qu'un cinéaste a imaginé pour la première fois s'inspirer d'un roman pour faire un film. Pour en revenir tout de même à "Ne le dis à personne", le film m'a semblé mettre parfaitement en exergue cette difficulté cinématographique. Il ne manque pas grand chose du bouquin dans le film. On peut imaginer que cette fidélité était une condition sine qua non pour que Coben cède les droits à Canet.

Mais, au final, "Ne le dis à personne" donne une impression de film brouillon, condensé, trop condensé et la scène finale explicative arrive pour essayer, lourdement, d'éclaircir ce qui aurait pu être simplifié par un véritable travail d'adaptation cinématographique.

Il aurait fallu faire des choix, choix qui n'auraient certainement pas satisfait Harlan Coben (et à la limite on le comprend parfaitement si on se met à sa place), mais qui auraient largement servi le film. En ce sens, le travail d'adaptation qu'avaient effectués Brian Helgeland et Curtis Hanson pour "L.A. Condidential" est l'un des plus admirables que j'ai vu.

Retranscrire fidèlement le roman d'Ellroy était tout simplement impossible à moins de faire un film de 6 heures. Les deux scénaristes ont donc fait des choix qui ne sont allés que dans le sens du film. Certes, les fans du livre original (que je suis) pourraient reprocher au film qu'il y manque les 2/3 de l'histoire, mais, en fin de compte, peu importe !

Le roman est le roman et le film est le film. Ce sont deux entités distinctes et il nous faut les voir ainsi. Comme dans tant d'autres adaptations, ces choix me semblent manquer dans le film de Guillaume Canet et une fois encore, beaucoup, dont moi, ne manqueront pas de reprocher au film d'être en deçà du roman tout simplement parce qu'il en est paradoxalement trop proche.

Auteur :Loic Gourlet
Tous nos contenus sur "Ne le dis à personne" Toutes les critiques de "Loic Gourlet"

ça peut vous interesser

Arras Film Festival 2019 : Le meilleur reste à venir

Rédaction

Arras Film Festival 2019 : Proxima

Rédaction

Après le prénom le meilleur reste à venir

Rédaction