13 novembre 2019
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Ni pour, ni contre (bien au contraire) : Engrenages

Que dissimule donc un titre aussi évasif, voire abscons ? "Ni pour ni contre (bien au contraire" ? La réponse s'insinue peut-être dans la morale à géométrie variable de Caty (surprenante Marie Gillain qui s'éloigne ici de l'image un peu lisse à laquelle l'ont cantonnée certains de ses rôles). Une jeune femme, caméraman pour les infos, rêvant d'une vie moins tracée et dont la rencontre fortuite avec quatre petits malfrats la fera changer d'itinéraire.

Fascinée par cette faune interlope, ses certitudes vont vaciller avant qu'elle ne franchisse la ligne rouge... cette frontière imperceptible parfois entre le bien et le mal. Un monde où tout s'achète et tout se vend mais où, surtout, tout se prend pourvu que l'on s'en donne les moyens. C'est le seul précepte auquel souscrit Jean (impressionnant Vincent Elbaz) qui braque une bijouterie comme d'autres vont faire leurs courses (seul le calibre fait ici la différence) et dont le charisme de petit voyou va d'abord séduire Caty, en équilibre précaire au bord de la falaise et irrésistiblement aimantée par le vide. Un plongeon dans l'inconnu où l'adrénaline serait la dope ultime lorsque la main et l'arme ne font plus qu'un tandis que le temps suspend sa course folle pour quelques secondes.

Caty se choisit donc une nouvelle famille et rallie cette "dream team" du pauvre, un quatuor de glandeurs qui montent des coups lorsque l'argent vient à manquer (outre Vincent Elbaz, l'indispensable Zinedine Soualem, le toujours juste Simon Abkarian et le jeune Dimitri Storoge forment cette bande de voyous au petit pied). De petits poissons nageant en eaux troubles dont l'eldorado se résume à quelques call-girls dans un palace de la Côte d'Azur. Car sous les ors du fric facile vite envolé et derrière l'euphorie de la "tchatche" se devinent les amers désenchantements d'une vie plutôt minable à vendre des kebabs ou chorégraphier les déhanchements lascifs de strip-teaseuses de cabaret.

"C'était la belle vie" se persuade Caty enivrée par cette ronde des plaisirs immédiats mais pas totalement dupe de ces trajectoires chaotiques. Alors chacun aspire au "dernier coup", celui qui vous fera basculer dans un autre monde, là où l'argent coule à flot sans crainte du lendemain. L'opportunité s'offre à eux, le plan est échafaudé, l'infaillibilité promise mais le braquage nocturne vire au carnage puis au cauchemar. Face à la mort, les personnages se révèlent, les masques tombent et la jeune colombe se métamorphose en faucon, prédateur impitoyable qui n'hésitera pas une seconde à trahir les siens, sans même verser une larme, pour rafler la mise, toucher le jackpot et s'inventer une vie nouvelle.

Alors, enfin seule dans un luxueux hôtel au bout du monde, scrutant l'horizon océanique, Caty est interpellée par une voisine sur un tonitruant "welcome to paradise !". Et il est impossible de lire dans ses yeux l'ombre d'un regret, le commencement d'un remords ou l'esquisse d'une émotion. Un regard impavide pour un plan final à la troublante ambiguïté.

Parfaitement joué et adroitement filmé, "Ni pour ni contre (bien au contraire" est un excellent polar qui, sans révolutionner le genre, navigue intelligemment entre comédie et drame, clinquant et sobriété. Assumant l'héritage de Melville et les leçons de Scorsese, Cédric Klapisch signe une œuvre aboutie qui certes détonne dans sa filmographie (neuf mois après le beau succès de "L'Auberge espagnole") mais qui confirme les qualités d'un cinéaste rarement là où le public l'attend. 

Auteur :Patrick Beaumont
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