Critiques

Night Call : Totalement immoral !

Modifier le titre original d'un film étranger pour sa distribution en France, c'est plus que courant, en revanche passer d'un titre en anglais à un titre… toujours en anglais, ça surprend le plus impassible d'entre nous. Aussi quand "Nightcrawler" devient "Night Call" (distribué par Paramount Pictures), on peut, sans trop de risque de se tromper, y voir une référence au très réussi "Drive" de Nicolas Winding Refn, et à "Night Call"" donc, le titre de Kavinsky qu'il rendit célèbre.

Et de fait, au premier coup d'œil les ressemblances sont nombreuses : un personnage principal dont on ne sait pas grand-chose écume les rues de Los Angeles au volant d'une mustang multipliant les actions illégales. Mais la ressemblance s'arrête là. Lou n'est pas un caïd, ni un sex-symbol. C'est un voleur à la petite semaine, un débrouillard, un rôdeur en quête d'opportunités, qui découvre un soir la poule aux œufs d'or : la vente d'images chocs, les images sanglantes des accidents et des meurtres de Los Angeles, filmés à chaud quelques secondes après le drame, et revendues à prix d'or auprès des nombreuses chaînes d'infos locales.

La grande réussite de ce film, c'est sa totale immoralité. Pour écraser la concurrence, Lou est prêt à tout, quitte à passer les barrières des polices ou à déplacer un corps pour obtenir une meilleure lumière. Les cadavres en gros plan, les mares de sang, sont filmés méthodiquement, sans l'once d'une quelconque tristesse ou dégoût dans l'œil de Jake Gyllenhaal, alias Lou. Il faut ici souligner la prestation époustouflante de l'acteur. Après ses interprétations bluffantes dans "Prisonners" puis "Enemy", il s'impose de plus en plus comme la nouvelle figure montante d'Hollywood, déjà très en vue pour une statuette aux prochains Oscars. Il est ici au sommet de son art, dans une mise en scène très soignée.

Alternant entre dialogues bien ciselées et courses-poursuites grisantes, les deux heures du film passent très, trop, rapidement. Au fur et à mesure des scoops de Lou, et de la montée crescendo de la gravité des affaires qu'il couvre, on découvre un personnage froid, malsain, un véritable pervers narcissique, menteur et manipulateur. De son côté Dan Gilroy manipule, lui, l'humour noir avec virtuosité, poussant le vice jusqu'à proposer une bande son plutôt légère pour ce thriller. A chaque sourire énigmatique de Lou visionnant ces scènes macabres, il agresse le spectateur, le culpabilisant dans sa moralité. Petit à petit, il nous peint une fresque satirique des médias, avides de chocs, de voyeurisme, prêt à diffuser l'insoutenable dans leur course acharnée à l'audience.

A mesure que progresse le film, et que la cupidité assassine peu à peu tout éthique, on s'interroge sur la hiérarchie des coupables que dénoncent Gilroy, pour son premier long métrage derrière la caméra. Plus que l'histoire d'un pigiste sans vergogne, qui ne vend finalement que ce qu'on est prêt à lui acheter, de ces médias qui ne diffusent finalement que ce que les spectateurs veulent voir, « avides de notre pourriture » comme le chantait Bertrand Cantat, c'est finalement toute cette société de voyeurisme qui est mise au pilori, et l'on se surprend à découvrir qu'une part de nous ne jette pas la pierre à cet anti-héros, mais plutôt à ses « victimes ».  Alors que Lou ne cesse de s'en sortir blanc comme neige, sortant du commissariat d'un pas léger, façon Kevin Spacey dans "Usual Suspects", le misanthrope qui sommeille en nous ne peut qu'approuver gravement quand il suggère à son fidèle assistant : « et si le problème n'était pas que je ne comprends pas les gens, mais que je ne les aime pas ? »

Auteur :Florian Carpentier
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