Critiques

Nitram : Il rate sa cible

Par Marine Fersing


Trente-cinq morts et vingt-trois blessés. C’est le triste bilan de la tuerie de Port-Arthur qui s’est déroulée en avril 1996, en Tasmanie. L’assaillant, Martin Bryant, a été condamné à 35 peines d’emprisonnement à perpétuité et 1035 ans sans liberté conditionnelle. Dans son nouveau long-métrage, "Nitram", Justin Kurzel retrace le parcours de ce criminel.

Nitram (Caleb Landry Jones) est un personnage rejeté par la société. Il ne cesse de jouer avec le feu, ce qui lui vaut les foudres de son entourage. Cette marginalisation appelle à la pitié. Le personnage souffre et le spectateur, impuissant, l’observe. La douleur est aussi palpable chez son entourage, avec ses parents (Essie Davis et Anthony LaPaglia). Comme le spectateur, ils ne peuvent pas aider leur fils. Ils ne parviennent pas à améliorer la situation étant livrés à eux-mêmes. La pitié face à cet abandon s’évapore lorsque les intentions du protagoniste deviennent claires : tuer.

Le nouveau film de Justin Kurzel amène à un questionnement étonnant sur la réaction du spectateur : comment peut-on avoir ressenti de la pitié pour un homme aussi cruel ? La société est-elle responsable de ce qui s’est déroulé ? Le film pose la question de la responsabilité. Nitram est l’homme qui a appuyé sur la détente, mais la question du vendeur d’arme “allez-vous les déclarer ?” laisse pensif sur la légitimité du personnage à posséder une carabine. "Nitram" tire la sonnette d’alarme. Le film se termine avec une phrase, écrite en blanc sur fond noir, qui constate qu’il y a aujourd’hui plus d’armes à feu en Australie qu’en 1996.

Contemplation de l'attente

Les personnages mis en scène par Justin Kurzel se regardent, se contemplent. Les dialogues ne sont pas nombreux. Souvent, la mère de Nitram l’observe dans le silence. Cette économie de la parole rend les moments d’échanges plus prégnants. Les discussions entre Nitram et ses parents marquent par l'intelligibilité qui y règne. “Je ne comprends pas”. Ces mots prononcés par sa mère résonnent comme un cri de douleur.

La contemplation des événements augmente la tension du film. Nitram est sujet à des excès de violence amplifiés par le contraste avec le calme qui les précède. Ce savant dosage est efficace, mais pas sur l’ensemble du long métrage. Après le décès d’Helen (Essie Davis), une amie de Nitram qui l'accueille dans sa maison, la contemplation se transforme en une lenteur qui ne cesse de croître. Elle ne parvient plus à être source d’inquiétude sur ce que Nitram s’apprête à commettre.

Le ralentissement de l’action finit par nous sortir du film. La fin s’étale dans la longueur. Si elle est explosive par la nature même du geste accompli par Nitram, soit la tuerie, elle ne brille pas du point de vue cinématographique. Une réduction de la dernière partie aurait peut-être permis de plus marquer les esprits.

L’interprétation des acteurs permet tout de même au film de continuer à susciter l’intérêt. Caleb Landry Jones, prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes pour ce rôle, démontre toute sa virtuosité. La stupeur que suscitent les scènes de violence ou de crises de Nitram est renforcée par le talent de l’acteur. Caleb Landry Jones livre une performance, en témoigne la séquence durant laquelle Nitram apprend le décès d’Helen. L’acteur est dans une transe que seul le montage parvient à arrêter.

Isolement percutant

Justin Kurzel propose avec ce long-métrage un travail fort intéressant sur sa manière de filmer ses personnages et sur le son. Avec sa caméra, il isole à tour de rôle Nitram, Helen, et les parents. Les plans rapprochés ou gros plans permettent tout du long de "Nitram" de se concentrer sur un personnage donné. Pour renforcer cela, le réalisateur joue avec le flou pour faire disparaître les autres personnages présents à l’écran tandis qu’ils parlent. Le personnage resté net à l’image, silencieux, offre au spectateur un point de vue inattendu sur la scène.

Ce regard particulier sur l’histoire de Nitram, Justin Kurzel l’adopte également dans les moments de violence physique. Le réalisateur pose sa caméra à distance. Elle surplombe le salon dans lequel Nitram frappe son père. Elle est fixe, derrière une vitre, lors de la tuerie de Port-Arthur. Ce travail ponctue le film de scènes fortes en émotion, malheureusement trop peu nombreuses.

Le son et la place qu’il occupe sont, eux aussi, source d’émerveillement cinématographique. Les bruits sont constants, presque poussés à la saturation, ce qui crée une ambiance déstabilisante. Les tirs d'entraînement de Nitram transpercent le spectateur. Là encore, cet effort se perd au cours du film.

"Nitram"est surtout un terrain de jeu pour ses acteurs qui ont la possibilité d’exploiter l’entièreté de leur talent sous l’objectif de la caméra de Justin Kurzel. Malgré une réalisation explorant des pistes intéressantes, la lenteur du rythme fragilise la puissance qu’elle pourrait donner au film.

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