11 décembre 2019
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Ordo : Comme une image

Le quatrième film de Laurence Ferreira Barbosa est une œuvre étrange que l'on peine à rattacher aux précédents films de la réalisatrice (le très beau J'ai horreur de l'amour reste son meilleur film à ce jour…) mais qui ne cesse d'intriguer par son climat onirique et son côté burlesque.

"Ordo" ne parle que d'images et le film débute ainsi, par un album d'images, une suite de saynètes assez drôles et insolites où le narrateur (Ordo donc, joué par l'immense Roschdy Zem) nous raconte sa vie, ses différents mariages avant son incorporation définitive dans la marine.

Dans ce déluge d'images où se dessine une vie non pas médiocre mais plutôt modeste, une image beaucoup plus valorisante va s'incruster et tout chambouler. Ordo découvre que la première femme qu'il a épousée (une gamine qui prétendait avoir 18 ans mais n'en avait que 16 ans et demi…) est devenue une vedette de cinéma.

A partir de là, les regards porté sur Ordo ne sont plus les mêmes. Son image change. Ses camarades le tannent, sa petite amie du moment lui demande de la traiter sexuellement comme il le faisait avec sa première femme. Chacun fantasme à sa façon parce que l'actrice, Louise Sandoli, est un pur fantasme pour le public, une image. Ordo, lui, doute : la fille qu'il a épousé ne ressemble en rien à la nouvelle star du cinéma, il veut vérifier par lui-même.

Le suspense est installé ou plutôt le faux suspense car ce qui semble intéresser la réalisatrice, c'est l'intrusion de cet homme habitué à la discipline, à la rigueur dans le monde superficiel du cinéma. Laurence Ferreira Barbosa s'éloigne du roman de Westlake et pratique une légère satire du milieu du cinéma, un milieu vu par un regard extérieur, celui d'Ordo. La charge pourrait être facile mais la cinéaste s'en sort plutôt bien, épargnant certains personnages, leur conférant même une certaine profondeur, ou du moins une certaine dignité.

Le problème majeur vient du couple Ordo-Louise. Comme on ne sait que peu de choses sur leur mariage et sur la nature de leur relation à cette époque, on ne parvient à saisir les sentiments que l'un éprouve pour l'autre. On se demande pourquoi l'actrice (Marie-José Croze) se jette aussitôt dans les bras d'Ordo lorsqu'elle l'invite dans sa villa façon hollywoodienne avec piscine et majordome (les baignades nocturnes d'Estelle nue est une référence directe au dernier film inachevé de Marilyn Monroe, "Quelque chose doit craquer"). La réalisatrice installe un climat mystérieux qui finit par envoûter mais ce système tourne un peu à vide, faute d'un véritable enjeu bien défini.

La résolution du faux suspense nous donne peut-être un indice : il faut avoir le courage de changer pour obtenir une nouvelle vie mais si on ne peut tout effacer (le personnage de la mère jouée par Marie-France Pisier semble être la cause du trauma de Louise et son arrivée va sonner le glas de cette histoire), un courage qu'Ordo n'a pas. Mais si la vie d'Ordo n'est guère enviable, celle de Louise ne l'est pas moins. Ordo s'achèverait donc sur une note plutôt dépressive mais ce n'est qu'une interprétation.

"Ordo" reste un grand film d'acteurs, sublimé par la présence de l'excellente Marie-José Croze mais un film mineur, peut-être même une commande pour Laurence Ferreira Barbosa, cinéaste qu'on a connu plus personnelle et plus stimulante.

Auteur :Christophe Roussel
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