28 novembre 2021
Archives Critiques

Paperboy : De la sueur, de l’amertume et de la saleté

Réalisateur du très acclamé "Precious", Lee Daniels (aussi producteur du désarmant "The Woodsman", avec Kevin Bacon), revient de Cannes les mains vides après y avoir présenté "Paperboy" (distribué par Metropolitan), une peinture du sud des Etats Unis qui risque de surprendre ceux qui n'ont vu que le minois de Zac Efron sur l'affiche. En adaptant le roman éponyme de Pete Dexter, Lee Daniels réalise avec "Paperboy" une chronique sans concession d'une époque et d'un lieu, au sein de laquelle le malsain, omniprésent, le dispute à la tendresse. Une tendresse qu'éprouve visiblement le réalisateur pour ses personnages.

Tout sent le sale, la sueur, l'amertume, la poisse en somme, matérialisée dans ce mélange de sang, de glaire et de poussière. Dans cette optique, c'est un casting presqu'à contre-emploi que dirige Daniels, salissant avec la même implacable volonté l'image de ses interprètes. A commencer par Nicole Kidman (Charlotte Bless), à la fois sexy, amusante, paumé et vulnérable, qui incarne une créature sortie des bas-fonds dans l'unique but d'y retourner. C'est une Kidman que l'on ne nous avait pas donné à voir depuis To Die For de Gus Van Sant, et encore, la partition ici est sans commune mesure voire presque révoltante, comme en témoigne une première séquence à la prison où elle fait la connaissance de son futur époux.

Matthew McConaughey n'est pas épargné par les balafres de la caméra de Daniels, qui se trouvent même inscrites sur son visage. L'acteur, beau gosse par excellence, incarne Ward Jansen, le journaliste tentant de débusquer l'injustice et refoulant des pulsions homosexuelles à l'égard de son partenaire d'écriture, Yardley Acheman (David Oleyowo, acteur britannique que l'on a pu apercevoir récemment dans "La planète des singes : les origines"). John Cusack prête son physique quelque peu borderline au cajun Hilary Van Wetter, et rend chacune de ses scènes perturbantes et grotesques : l'œil torve, la bouche béante, que reste-t-il du type sympa au regard doux ? Rien, sinon un immense talent.

Un autre talent mis au jour avec une jouissance manifeste de la part du réalisateur, est celui de Zac Efron, qui quitte définitivement le monde de l'adolescence pour entrer dans la peau du jeune Jack Jansen. Pulsions sexuelles à fleur de peau, le jeune homme à la beauté surexposée, traine un regard langoureux dans la moiteur des bayous, alors que son personnage est poussé dans les tréfonds de la saleté omniprésente. Une beauté salie avec ardeur et cette fois, avec une ambiguïté aussi qui laisse supposer que Daniels s'est laissé gagner par le syndrome de la caméra amoureuse. Une belle preuve que pour capter l'essence de l'objet filmé, il faut le désirer.

Mais la tendresse alors ? Elle se trouve dans les rares moments d'innocence d'un tableau trop sombre malgré la clarté solaire de l'image. Dans les jeux d'un jeune homme resté enfant avec Anita (Macy Gray, remarquable chanteuse de blues), la gouvernante, bonne à tout faire, noire de la maison, qui aux yeux des enfants fait partie de la famille. Un idéal assombri par le traitement de l'ère post-ségrégationniste à ses débuts (dont elle n'est jamais vraiment sorti en cet endroit du monde) qui se dédouane de tout opportunisme au regard du foisonnement des thèmes abordés. Daniels a su saisir une époque, une atmosphère, l'air d'un été décisif, plus que le simple rythme d'une enquête interminable dont il est trop facile d'oublier les tenants et les aboutissants.

 "Paperboy", dans le désarroi qu'il suscite relève du tour de force. La caméra à fleur de peau de  Lee Daniels sait nous immerger sans complaisance dans l'horreur déguisée. Dans cette effusion de sexe sale et mortifère, il y a quelque chose d'émergent, qui serait de l'ordre d'un éveil, ou au contraire d'une tonalité crépusculaire, résultant d'une question : la beauté peut-elle survivre à la vie, où doit-elle forcément s'y sacrifier ?

Auteur :Gabriel Carton
Tous nos contenus sur "Paperboy " Toutes les critiques de "Gabriel Carton"

ça peut vous interesser

Rencontrez Claude Lelouch

Rédaction

My Son : Interview de Christian Carion

Rédaction

Moonfall : Elle tombe en février !

Rédaction