Critiques

Papicha : 1, 2, 3, viva papicha !

Par Zahra Mahi


Un combat par la mode

"Papicha", premier long métrage de Mounia Meddour, sorti début octobre 2019 est absolument bouleversant. La réalisatrice, formée aux documentaires, fille du cinéaste algérien, Azzedine Meddour, nous transporte dans les années 90 à Alger, surnommées les « années noires ».

Papicha veut dire « jeune fille coquette » autrement dit « petite meuf » en dialecte algérien, terme employé par les dragueurs de rue. C’est à travers Nedjma, jeune étudiante vivant dans une cité universitaire avec ses trois amies, que l’intrigue prend forme. Nedjma est le symbole d’une révolution pacifique par l’art. En effet, elle est passionnée de mode et rêve d’organiser un défilé à Alger et même d’ouvrir sa propre boutique. Elle représente une facette de la femme indépendante algérienne moderne et ambitieuse qui étudie pour s’élever socialement. Cependant elle reste inspirée par les tenues traditionnelles « Hayek » long voile blanc que portaient ses grands-mères. Elle va utiliser ce tissu soyeux teinté d’histoire coloniale pour coudre des robes mettant en valeur le corps féminin.

Le message est sans doute celui d’une libération et d’une révolution pour l’égalité des droits entre les sexes.

Une ode à la liberté

"Papicha" est, entre autres, marqué par l'esthétisme. La première scène montre Nedjma et une de ses copines qui se maquillent et s’habillent dans un taxi clandestin pour sortir en boîte de nuit dans un contexte d’intégrisme islamique. Elles passent devant un barrage de police et se voilent immédiatement. La violence et la peur côtoient la fête et la séduction. Le terrorisme politique représenté par l’assassinat des élites, les attentats et la propagande flirte avec la candeur des étudiantes qui chantent, s’amusent, dansent et fument. Les années sombres de l’Algérie qu’a vécu la réalisatrice dans une cité universitaire sont en réalité une guerre civile entre un peuple et l’idéologie extrémiste.

On perçoit également une dimension féministe omniprésente à travers les différents personnages féminins. C’est pourquoi Nedjma refuse de se soumettre à l’oppression et aux dictats d’une société en perdition qui oblige les femmes à porter le voile. En effet « la protagoniste » ne cède pas aux avances des hommes menaçants. On la voit se faire harceler dans la rue par les mots mais aussi physiquement. Cela crée une sorte de traumatisme qu’elle exprime par un mutisme notamment après la perte d’un proche. Elle reste digne et défend ses idées en arrachant les tracts des islamistes.

photo-papicha
Photo du film Papicha - Copyright Jour2fête
Un film qui ne prend pas parti

Plusieurs nuances permettent de ne pas s’engouffrer dans les clichés. Les personnages masculins qui sont pourtant éduqués et issus de la bourgeoisie algéroise veulent soit fuir soit contrôler le mode de vie des femmes. Nedjma, dont le combat permanent contre le patriarcat est particulièrement touchant, reflète une jeunesse désabusée qui observe les changements sociétaux mais qui ne veut pas quitter le pays. Elle préfère se battre pour sa liberté et celle des autres. De plus, l’amie voilée de Nedjma n’est pas représentée comme une femme soumise, au contraire, elle fait preuve d’émancipation et de force. On la voit slammer, danser et son histoire nous fait ressentir beaucoup d’empathie et d’espoir.

Ce film peut faire penser au long métrage "Rachida" (sorti en 2003 et réalisé par Yamina Bachir-Chouick). Il raconte de façon dramatique et mélancolique le combat d’une jeune institutrice dans les années 90 à Alger contre l’idéologie dominante. En effet, Nedjma et Rachida refusent l’obligation de porter le voile et symbolisent l’espoir d’un monde meilleur par un acharnement contre le terrorisme.

Inspirations littéraires et musicales

Le personnage stellaire de Nedjma (qui veut dire « étoile » en arabe) peut faire penser à la Nedjma du roman de Kateb Yacine, cette figure du désir, fille d’un Algérien et d’une Française qui fait chavirer les cœurs de quatre algériens durant la guerre. Kateb Yacine pose la question de l’identité à travers une écriture poétique et musicale. Il refusait la ségrégation des sexes et l’instrumentalisation de la femme, en avril 1958, à Tunis, il avait publié un texte dans la revue “ l’Action ” où il précisait “ la révolution n’est pas seulement politique, sociale, idéologique. Elle se fait dans toute l’existence ”

La bande-son de "Papicha" est également troublante (disponible sur Spotify). On écoute du reggae avec Ini Kamoze qui apporte un rythme insolent et contestataire. On se laisse ensuite porter par de la musique classique orientale pour finir avec l’incontournable « Zina » du mythique groupe Algérien Raïna Raï.

photo1-papicha
Photo du film Papicha - Copyrights Jour2fête
Une révélation d’actualité

Aujourd’hui, "Papicha" résonne avec les slogans de « la révolution du sourire » qui a lieu en ce moment et depuis plusieurs mois en Algérie contre la dictature et l’obscurantisme. Les actrices ont d’ailleurs porté des badges « qu’ils dégagent tous ! (S’adressant au gouvernement) » pour soutenir le mouvement « hirak » à Cannes où le film a été sélectionné dans la catégorie « un certain regard ».

Il s’agit enfin d’un film sincère, sûrement celui qui m’a fait ressentir le plus d’émotions cette année. "Papicha" a reçu le Valois de la meilleure actrice pour Lyna Khoudry et celui du meilleur scénario au festival d’Angoulême du film français 2019. Récemment, il a été présélectionné pour les Césars 2020 et représentera de façon exceptionnelle aux Oscars l’Algérie, car il est, malheureusement, censuré de l’autre côté de la Méditerranée.

Tous nos contenus sur "Papicha" Toutes les critiques de "Zahra Mahi"

ça peut vous interesser

La Communion : Une farce fédératrice

Rédaction

Un fils : La critique du film

Rédaction

Un Fils avec Sami Bouajila : Le 11 Mars

Rédaction