12 juillet 2020
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Paris : Paris (et sa glande pinéale)

Quand un réalisateur français décide d'intituler son film "Paris" (distribué par Mars Films), c'est qu'il a de l'ambition, et on se doute qu'il va s'appliquer. Dernièrement, on a eu droit à "Paris, je t'aime", on s'est promené "Dans Paris" ou "Sous les toits de Paris". Mais "Paris" tout seul, non, personne n'avait osé. Il faut s'appeler Fellini pour faire un "Roma".

Alors, à la hauteur, Klapisch ? Sûrement pas à celle de Fellini, mais sans doute à celle de son meilleur film, ce qui n'est déjà pas si mal. Il s'est appliqué, c'est sûr. Il y a passé 2 ans, a fait un premier montage de 4h, a recruté le plus beau casting possible du cinéma français actuel : Romain Duris et Zinedine Soualem, les acteurs fétiches, Juliette Binoche, peut-être notre seule star internationale, Fabrice Luchini, Karin Viard et Albert Dupontel, représentants du cinéma populaire et exigeant à la fois, François Cluzet et Mélanie Laurent, deux césarisés de l'an dernier, et même, je crois (mais, qu'elle m'excuse, je n'ai pas retrouvé son nom dans les listes), une jeune échappée de "L'Esquive". Cette générosité est d'autant plus remarquable que certaines de ces vedettes se retrouvent, à l'arrivée, avec un rôle qui a dû être élagué au montage.

Avec un tel titre et une telle distribution, puisque l'ambition est de faire le portrait d'une ville, on s'attend à un film « choral ». Et film choral on aura. Mais en l'occurrence, il faudrait mettre à jour la métaphore : les personnages de ce film ne sont pas les différents instrumentistes d'un orchestre, ce sont les différents organes d'un corps. Au coeur du film, il y a le coeur malade de Pierre (Romain Duris). Danseur de music-hall à l'ancienne, façon « Moulin Rouge » ou « Paradis latin », représentant d'une tradition beaucoup plus vieille que lui, il est contraint à la passivité dans son appartement, dans l'attente d'une éventuelle greffe. Pierre-Paris ne va pas bien, il est à bout de souffle. Il n'a plus rien à faire : il écoute, il regarde, il rêve. C'est risqué de faire de ce voyageur immobile, à qui il n'arrive pas grand chose, le personnage central. Mais le film n'est peut-être que le récit des histoires qu'il imagine depuis son balcon avec vue sur la ville.

Les histoires en question se développent en cercles concentriques autour de sa petite existence : sa soeur, sa voisine d'en face, sa boulangère, les vendeurs du marché en bas de chez lui, l'éboueur qui vide ses poubelles, etc. Sans chercher à tout prix à multiplier les croisements, à forcer les rencontres et les coïncidences, ce qui est tout à l'honneur du scénario.

Ces personnages ne sont pas tous destinés à se rencontrer, mais chacun d'eux a son rôle à jouer dans la vie de Pierre, et dans le grand corps de Paris : les vendeurs du marché s'approvisionnent aux halles (que Zola appelait le « ventre de Paris ») pendant que la baguette « tradition » cuit au coin de la rue, la voisine cultive sa mémoire en suivant les cours d'un spécialiste de l'histoire parisienne, dont le frère architecte « voit » le Paris du futur, les éboueurs évacuent les déchets...

Un grand corps social, donc, esprit et inconscient compris. Pas mal de circulations et de déambulations, des gens qui viennent de province ou d'ailleurs, des « cellules » qui meurent ou qui s'aiment, des niveaux de vie différents, des préoccupations variées. Pour rendre compte de cette diversité, Cédric Klapisch sort tout son matériel, fait jouer toute sa palette : des panoramas, des plan rapprochés, fixes ou en mouvement, des images quasi-abstraites, des archives de films amateurs, une séquence en image de synthèse... Il prend tout, il mélange, il assemble.

Au début, il en fait un kaléidoscope syncopé et intrigant, avant, bien sûr, que les pièces du puzzle ne s'expliquent progressivement. Cette bonne volonté trop visible est peut-être la faiblesse du film, comme les métaphores trop évidentes (quand le vendeur du marché explique que son étalage de fruits et légumes vient de partout mais est harmonieux...). Mais le montage, qui fonctionne par analogies et contrastes, est soigné et fluide.

Heureusement, il y a quelques moments de grâce. J'ai une faiblesse pour l'épisode avec Lucchini, en sorbonnard vieillissant qui prend un coup de jeune avec une de ses étudiantes. Toujours filmé en décalage avec son décor, il n'est à sa place nulle part. Il permet tout de même de faire se rencontrer Mélanie Laurent, Beaudelaire et Eric Satie au jardin du Luxembourg, et on l'en remercie.

L'image incongrue d'une top-model (anorexique mais plutôt sympathique) circulant entre les quartiers de viande des halles de Rengis donne aussi un scène réjouissante. Et les acteurs offrent par-ci par-là une multitude de petites pépites. Le « message » est clair, trop clair : oui, la société va mal, la vie est dure mais on a une sacrée chance de la vivre, surtout quand on la sent menacée, et Paris sera toujours Paris. Ce n'est pas une oeuvre de visionnaire, c'est un constat d'honnête homme. Moins inventif mais plus honnête qu'"Amélie Poulain", par exemple.

Dernier scoop : Cédric Klapisch s'est réservée une petite apparition à la Hitchcock dans "Paris" : il a pris le rôle de la glande pinéale. Je m'explique : la glande pinéale, c'est un petit vésicule au milieu du cerveau. Elle doit surtout sa notoriété à une théorie fantaisiste de Descartes qui en avait fait, dans son traité d'anatomie, le point de rencontre entre la substance « étendue » (la matière) et la substance « non étendue » (l'esprit), autrement dit le siège de l'âme dans le corps. On voit apparaître la silhouette de Cédric Klapisch dans le rêve en images de synthèse de l'architecte, au milieu du film : exactement au point de jonction entre le rêve et la réalité. La place du cinéma dans la société ? 

Auteur :Isabelle Tellier
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