15 septembre 2019
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Parle avec elle : L’amour fou

"Parle avec elle", le nouveau film de Pedro Almodovar, affiche une sobriété nouvelle déjà amorcée depuis "La fleur de mon secret".

Alors que "Tout sur ma mère" détournait les règles du mélodrame en utilisant des personnages dits déviants, "Parle avec elle" est tout aussi mélodramatique mais refuse la démesure et l'outrance qui faisaient l'intérêt (et peut-être aussi les limites) du précédent film du cinéaste espagnol.

"Parle avec elle" est de nouveau une déclaration d'amour aux femmes, véritables objets de fascination pour Almodovar. Pourtant, ce sont les hommes dans ce film qui sont au devant de la scène: deux hommes amoureux de deux femmes, chacune dans le coma.

Deux hommes présents, deux femmes absentes, un même lieu : l'hôpital... Pour Almodovar, il n'en faut pas plus. Avec ces quelques personnages, il va de nouveau user de sa veine romanesque pour transcender cette histoire de communion entre les vivants et les morts.

La situation des deux hommes est la même mais un élément important les sépare: Begnino ne cesse de parler à Alicia, lui racontant ce qu'il fait, les films qu'il a vu la veille tandis que Marco ne parvient à le faire et trouve même stupide de parler à quelqu'un qui ne vous entend peut-être pas. "Parle avec elle" est ainsi un grand film sur les corps, le regard et la parole.

Avant la parole, il y a le regard: celui de Marco qui découvre Lydia à la télévision et tombe immédiatement amoureux d'elle, celui de Begnino regardant de sa fenêtre le cours de danse dans lequel évolue Alicia. Regards portés sur des corps, ceux en mouvement des danseuses, celui nu et presque sans vie d'Alicia, celui caché et corseté de Lydia habillée en torero.

La parole, ici, est action et exige surtout une réaction: Alicia sortira de son coma contrairement à Lydia. La parole comme moyen de résistance, la communication comme espace de compréhension. Benigno dira à Marco qu'il faut parler aux femmes, les regarder, les écouter, les comprendre...Begnino est à l'écoute du corps d'Alicia. Il le lave, lui coupe les cheveux, nettoie ses ongles, change ses vêtements...

il connaît tout de son intimité. Il est celui qui maintien la beauté de ce corps comme un plaisir nécrophile. Benigno, le plus beau personnage du film et peut-être même de tout le cinéma d'Almodovar, joue un rôle de passeur. Il est celui qui réveille le corps d'Alicia et celui de Marco.

Tout le sépare des autres: la vitre qui le sépare d'Alicia lorsqu'il la regarde danser, celle qui le sépare de Marco dans le parloir de la prison. Son sacrifice va permettre deux renaissances et la formation d'un nouveau couple. Après Lydia-Marco, Alicia-Begnino, Marco va pouvoir aimer Alicia et à travers elle, Begnino.

Alors qu'En chair et en os était un film d'hommes virils, Almodovar use ici des non-dits en suggérant que l'amitié des deux hommes n'est rien d'autre qu'une homosexualité latente. D'ailleurs, Begnino joue de son ambiguïté et s'amuse de voir que ses collègues le croient homo. Almodovar s'amuse tout autant.

En effet, dans la première scène lors de la représentation d'un ballet de Pina Bausch, Begnino et Marco se trouvent assis l'un à côté de l'autre. Marco pleure et Begnino le regarde. On croit d'emblée à un couple d'homosexuels. Mais pas du tout, ces deux-là ne se connaissent pas et c'est tout l'art d'Almodovar dans ce film de nous emmener dans une direction pour mieux nous surprendre, nous égarer.

Fini le temps de la Movida où il fallait tout montrer, revendiquer et afficher sa déviance avec démesure et générosité. Almodovar se veut plus sobre, usant du rêve pour sous-entendre.

Pourtant dans ce film, on retrouve toute les figures récurrentes de son cinéma: le travesti peut prendre les traits de Lydia lorsqu'elle est habillée en torero; la bonne soeur ceux de la soeur de Lydia véritable bigote et la junkie ceux de l'ex-fiancée de Marco...

Mais cette sobriété n'exclut pas l'audace. Bien au contraire. Jamais Almadovar n'avait été aussi libre et inventif dans le traitement du récit: éclatement spatio-temporel, présence du rêve, communication entre morts et vivants et surtout intégration d'un véritable petit film muet en noir et blanc intitulé "L'amant" qui rétrécit que Begnino raconte à Alicia.

Cette histoire d'un homme qui rétrécit et finit par entrer à tout jamais dans le sexe de sa fiancée est la plus belle métaphore qu'Almodovar ait touvé pour parler de l'amour fou. L'amour fou de Begnino pour Alicia, de Marco pour Lydia, d'Almodovar pour les femmes...

L'amant qui rétrécit n'est autre que Begnino. Après le viol d'Alicia, il demeure en elle à jamais, Marco va pouvoir l'aimer à travers elle. Almodovar, plus dérangeant que jamais, réinvente l'amour à trois.

Sombre et bouleversant, Parle avec elle est le nouveau chef-d'oeuvre d'un cinéaste qui à l'instar de Lynch ou de Kitano demeure l'un des grands maîtres du cinéma contemporain.

Auteur :Christophe Roussel
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