21 octobre 2020
Archives Critiques

Pat Garrett et Billy le Kid : Un grand classique !

Peckinpah est typique de ces auteurs américains à la carrière tourmentée et à l'influence très forte mais souterraine. Faut-il rappeler que Scorsese et Kitano se recommandent de lui. Pour le grand public il reste le réalisateur de "La Horde Sauvage", mais c'est un auteur particulièrement inspiré par les westerns, comme c'est encore le cas avec "Pat Garrett & Billy the Kid" ; de la même manière, c'est un film de genre tardif, funéraire. Les similitudes dramatiques entre les deux films sont d'ailleurs troublantes. La Horde Sauvage racontait la fin de carrière de hors-la-loi grisonnants, et de l'affrontement d'anciens amis.

Dans "Pat Garrett & Billy the Kid", Pat et Billy (James Coburn et Kris Kristofferson), anciens complices, se retrouvent face à face lorsque Pat vieillissant décide de changer de camp et se fait élire shérif - et il est appelé à chasser ou tuer le Kid. Dès le début on sait qu'il va tuer son ami, et sera abattu par ses patrons des années plus tard. C'est un film de mort, de fantômes, de mythes ; ce qui importe, c'est l'Histoire, et son déroulement. Ce n'est pas un hasard si Peckinpah s'est intéressé à cette histoire qu'on lui a proposée, ce scénario qu'il a réécrit : il y a vu une nouvelle fois une perspective critique et métaphorique. 

pat-garrett-et-billy-le-kid-film-critique-2
Kris Kristofferson et James Coburn
Dans "Pat Garrett & Billy the Kid", le réalisateur y a laissé une empreinte très reconnaissable, dès le début avec une ouverture spectaculaire, en flash-forward. On y voit en montage alterné la mort de Pat en 1909, abattu par son patron ; et les jeux de Billy et de sa bande, qui s'exercent au tir sur des poulets, trente ans plus tôt. Aux images de Billy ou Pat en train de tirer succèdent celle du vieux Pat Garrett en train de s'écrouler, des arrêts sur images aux couleurs désaturées. Peckinpah met en place les thèmes du film avec une grande élégance, accompagné par Bob Dylan. Une autre de ces signatures est la distinction de plusieurs types de personnages : les grands fermiers et entrepreneurs, le peuple, les enfants, et les cow-boys ; on les retrouve tous dans les westerns majeurs du cinéaste. Chaque type s'y définit par sa quantité de pouvoir et la qualité de sa liberté. C'est dans cet axe que nous allons d'abord observer le film.  

Politiciens, entrepreneurs, fermiers forment une classe discrète, peu visible à l'image. Mais ils tirent les ficelles. Ils usent par exemple de Pat Garrett comme d'un pantin[1] ; ils l'ont corrompu, comme on le découvrira au discret remerciement de celui-ci (" J'apprécie le prêt ") à Chisum (Barry Sullivan), propriétaire terrien impliqué dans une guerre de bétail. L'argent est leur arme, et c'est comme s'ils ne faisaient que la guerre. C'est eux qui possèdent le pouvoir le plus fort, mais c'est un pouvoir négateur, qu'ils utilisent à asservir, assagir, tuer, emprisonner - quant à leur liberté, elle n'est que de façade et un privilège du pouvoir et, quand Peckinpah les met en scène, ils sont immobiles, occupent une seule et unique place dans l'espace, à l'image du peuple. Le peuple : autre figure chère au réalisateur. C'est un décor presque constant, mais un véritable décor : dans les villes, les gens passent, visage hors-champ. Quand Billy s'échappe de Lincoln, personne ne vient en aide aux adjoints du shérif, mais une fois la fusillade terminée, les hommes de loi abattus, les gens envahissent la rue pour observer les cadavres, le spectacle de Billy qui se moque d'eux, arrogant, chante ses voyages et son mépris pour eux. Un seul zoom sur un des badauds montre à quel point il a capté l'attention de tous. Et alors que Billy est leur prisonnier, dans la prison de Pat Garrett, c'est le peuple que Peckinpah montre derrière les barreaux, en contre-champ. Ils personnifient le degré zéro de la liberté. 

Leur rapport à la violence, à la mort, n'est jamais ambigu, mais bien malsaine, mélange de désir et de répulsion - mœurs bien américaines. C'est Ollinger qui regarde avec un sourire les enfants se balancer sur la corde de pendaison (personnification que ce personnage des cauchemars de l'Amérique, le puritanisme et le fanatisme) ; ce sont les combats de coqs, filmés exactement comme les fusillades, avec ralentis, longues focales, montage éclaté. C'est comme s'il s'agissait de la reproduction inoffensive des fusillades qui font fantasmer ce même peuple qui veut voir Billy le Kid mort. En fait on a l'impression que Peckinpah regrette la déshumanisation de ces communautés, comme si tous ces gens n'étaient plus que des animaux : ils sont comme des charognards sur les cadavres, l'exemple le plus frappant est Poe, qui se jette sur le cadavre de Billy pour lui couper le doigt. Mais Peckinpah ne les méprise pas aveuglément, il mesure ce qu'ils ont perdu et le fait parfois sentir à ses personnages et ses spectateurs, de la façon la plus émouvante, comme après la fusillade chez Black Harris (LQ Jones).

Le shérif Baker (Slim Pickens), qui a accompagné Pat un peu contre son gré, mortellement touché, s'en va, hagard, sur le bord d'une rivière, et muet, échange un long regard avec sa femme. Les lamentations des chœurs de Bob Dylan se font entendre. Peckinpah prend bien soin de les séparer au montage et nous les montre de face chacun leur tour. On sent qu'ils ne comprennent pas ce qui se passe. Tout est devenu confus, irréel, apparemment, sans importance. Ils ne mesurent plus la mort qu'ils réclament au pouvoir, pour la bonne raison que celle-ci a dépassé leur compréhension. Une situation à rapprocher de celle des Etats-Unis en 1973 : les accords de Paris marquent la fin de la guerre du Vietnam. 

pat-garrett-et-billy-le-kid-film-critique-3
Kris Kristofferson
Les héritiers de ce peuple, les enfants, sont tout aussi omniprésents. Ils étaient là dans "La Horde Sauvage", dès le générique. Ils entourent sans cesse les actions violentes, leurs conséquences ou leurs prémisses : ils se jettent sur les poulets qui servent de cible à Billy dans l'ouverture, se balancent au bout de la corde qui doit le pendre plus tard à Lincoln. Leur pouvoir est tout en puissance, c'est un héritage qu'ils semblent recevoir, promesse d'un avenir toujours plus sanglant. Ils sont d'ailleurs en contact souvent avec les héros. Ils servent de messagers (à Pat chez le barbier), ont les même jeux, et lorsque Alias (Bob Dylan) rend son tablier, c'est à un enfant. Ainsi ce sont eux qui semblent les plus proches des cow-boys, y compris à travers la liberté qui est chez eux plus élevée - mais chez les enfants, la liberté est le cadeau de l'innocence, une forme d'inconscience, éphémère.

Toute l'ambiguïté du cinéma de Peckinpah est concentrée chez ces personnages principaux, toujours les mêmes figures de salauds, de lâches, de meurtriers, à qui le public s'identifie bien sûr. Ca rappelle Huston avec "L'Homme qui Voulut Etre Roi" ou, plus récemment Christopher McQuarrie avec "Way of the Gun" (dont la fin est d'ailleurs une référence directe à "La Horde Sauvage"). Le réalisateur ne cache pourtant rien. Son talent du montage s'oppose totalement à l'école américaine qui, avec un montage ultra-rapide, hache l'action, accélère le temps, et des focales longues, rend l'espace et les déplacements totalement confus. C'est tout le contraire avec Peckinpah, qui dilate le temps en multipliant les coupes, nous montre des corps qui ne cessent de tomber (cinq plans pour la chute de Billy), filme en grand angle. Il ne masque pas la violence de ses personnages.

L'affrontement de Pat et Billy nous montre combien peu leurs deux camps sont en réalité différents. Alias est tout près de devenir adjoint de Pat, mais parce qu'il ne répond pas immédiatement son nom au shérif, celui-ci se détourne de lui et alors Alias va rejoindre Billy le Kid dans sa bande. La loi est au centre de leur affrontement, mais ils tournent autour comme la loi change sans cesse de main, dans une partialité totale, elle perd toute valeur. Billy rappelle qu'il n'était pas traqué lorsqu'il travaillait pour le fermier Chisum. Pat, qui est censé représenter la loi, affirme à Poe qu'il " ne juge pas " Billy, mais fait simplement son travail : il ne lui reste plus que cela à faire, appliquer aveuglément. Et bien qu'il dise désirer rester en vie, c'est comme s'il portait son propre deuil dans tout le film, dans son habit noir, après l'ouverture où on le voit abattu des années plus tard.

James Coburn fait des merveilles, constant, hiératique. Il a conscience des transformations de l'époque et le rappelle à plusieurs reprises ; mais il ne peut se racheter, que ce soit aux yeux de ses nouveaux patrons ou de ses anciens compagnons, le mépris l'entoure : il a trahis. Si au fond on sait qu'il voudrait rester un hors-la-loi aux côtés de Billy, son nouvel état, marié, corrompu, l'empêche tout à fait d'être libre et de faire selon son désir. La seule chose qu'il peut faire s'il désire rester en vie le plus longtemps possible, c'est entraîner à la mort tous ceux qui pourraient lui survivre. " Il n'y en a plus beaucoup des comme nous " rappelle Black Harris avant d'être abattu. C'est-à-dire, des hommes libres.

Le héros qu'est Billy est presque une abstraction, un idéal, et à l'image on sent presque parfois la caricature (sa femme, totalement différente de la femme habituelle chez Peckinpah). C'est la figure la plus haute de la liberté, et tout son pouvoir en découle. Sa liberté affirme sa puissance, et sa puissance est affirmée par sa liberté (il détruit tout ce qui la menace). Et bien sûr c'est cela même qui fait que sa tête est mise à prix, car étant le plus libre, c'est le plus dangereux ; de plus il gêne le peuple et le pouvoir en affichant une liberté dont ils se gargarisent alors qu'ils l'ont depuis longtemps perdue. C'est des Etats-Unis dont il est question ici bien sûr. Cinq ans plus tôt, les personnages d'"Easy Rider" (Dennis Hopper) étaient assassinés pour les même motifs par les mêmes figures de " peuple ".

On retrouve même dans "Pat Garrett & Billy the Kid" la dimension christique qu'il y avait dans le film de Dennis Hopper. Billy le Kid fait figure de Christ monstrueux, à l'image du nouveau monde qu'il doit sauver. Les références sont multiples : il met les bras en croix quand Pat l'arrête au début. Alias croise sa route puis le suit comme un apôtre. Sur le chemin de l'exil, découvrant Paco (Emilio Fernandez) assassiné par les hommes de Chisum, Billy revient en arrière comme s'il se sentait un sauveur, endetté envers le peuple ; et à sa mort, Peckinpah nous montre ses pieds dépassant du linceul, sous le regard de sa femme... Autre point commun avec "Easy Rider", moins explicite ici, c'est la reprise de l'idéal hippie, des communautés : Fort Sumner (où vit Billy et sa bande), le rêve de Paco qui explique qu'il veut accueillir tous ses amis au Mexique. Peckinpah introduit au milieu des acteurs des figures de la contestation de l'époque : Bob Dylan, Kris Kristofferson et quelques-uns de ses musiciens, dans la bande de Billy.

En fin de compte, le héros de Peckinpah nous semblent bien lointains, indéchiffrables, irréels - trop constants, comme des personnages de cartoons. Mais c'est qu'ils sont le témoignage d'une époque révolue. Ce sont des héros qui se battent pour sauvegarder une liberté qui commence à leur échapper, alors qu'elle était leur bien le plus naturel. Mais aujourd'hui, les héros américains naissent enchaînés, et cherchent justement à recouvrir cette vieille liberté ("Heat", "Fight Club"). C'est ce qui vaut à Pat d'être insulté par Will (Sam Peckinpah) à la fin, Peckinpah lui reproche, avec une véhémence qui en dit long sur le point de vue du cinéaste, d'avoir fermé les yeux sur cette disparition et même de l'avoir précipitée. C'est l'image de Pat qui regarde le radeau passer sous ses yeux (en plan fixe) : le souvenir d'une chose tellement lointaine qu'on a du mal à croire qu'elle ait existé.
[1] Voir la magnifique image du générique de fin : celle de la voiture de Pat dont il vient de s'écrouler, abattu ; et sa main ouverte dépasse dans le coin en bas à droite du cadre.
Auteur :Constantin Dubois
Tous nos contenus sur "Pat Garrett et Billy le Kid" Toutes les critiques de "Constantin Dubois"

ça peut vous interesser

Le Journal de Ron Howard

Rédaction

Combo Bluray et DVD : Le Journal

Rédaction

Christine de John Carpenter

Rédaction