Critiques

Paterson : Émotion à fleur de plume

Paterson, c'est d'abord une petite ville du New Jersey plutôt tranquille, bien que sa réputation ne soit pas très engageante. Paterson, c'est aussi ce type (Adam Driver), conducteur de bus. Après "Only Lovers Left Alive," le réalisateur Jim Jarmusch revient avec ce film hypersensible, évidemment et éminemment poétique.

Accompagné de sa moue immuable, appréciable grâce aux nombreux plans serrés du film, Paterson vogue à travers la ville, au volant de son énorme bus.

Tout lui passe dessus, les problèmes existentiels de son collègue, les petites anecdotes des passagers et le besoin (inquiétant) d'expression et de créativité de sa fiancée. Sans oublier Marvin, le chien du couple, et sa possessivité. Paterson encaisse et ne dit pas grand-chose. Lui, son truc, c'est écrire.

Sur une semaine, du lundi au dimanche, le film suit sa routine, professionnelle mais aussi celle de son couple. Paterson n'a pas besoin de réveil, il est programmé pour se réveiller peu après 6h et c'est tous les matins comme ça.

Sous la forme de petites histoires quotidiennes, avec le même happy ending (ou presque), Patterson nous emmène et nous fait voyager dans ses journées. Ennuyeux vous dites ? Etrangement non. Paterson, c'est la vie simple de gens pas simples. Paterson écrit de la poésie.

Dans le film, la place de la poésie est incroyable. Elle s'immisce dans des moments improbables et fait ressentir des sentiments totalement contraires. Ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce qu'on perçoit, ce qu'on devine aussi dans les poésies, tout se mélange.

En même temps, le film joue sur la mise en scène et les effets. Les nombreux ralentis, les fondus, la musique neutre et douce se combinent avec des angles et points de vue précis et sensés. Tout ce qui repousse le plus dans le quotidien, à savoir l'automatisme de nos gestes et de nos actions, devient source de sublime.

Si la conversation de deux ouvriers dans le bus paraît plus qu'anodine, tout comme le rêve de Laura (Golshifteh Farahani) qui s'imagine en mère de jumeaux, rien n'est pourtant accessoire. Pas même les arrières-plans du film -ouvrez l'oeil- pleins d'indices. Paterson ne dit pas grand-chose non, tout ce qui gravite autour de lui parle pour lui. Et son petit carnet secret aussi.

Si "Paterson"  peut avoir quelques longueurs, du fait de son rythme ultra lent, elles n'en sont pas moins essentielles pour la bonne appréciation de la deuxième partie du film.

Parce que le film bascule oui, la routine finit par basculer : « j'aime cette odeur de bière quand tu rentres le soir ». "Paterson"  n'est jamais catégorique, il insinue mais ne brise rien. Le coup de grâce vient après cette deuxième moitié et est d'une douleur particulière, que l'on ressent très vivement car très inattendue.

Tout le film fait attendre à une multitude d'événements plus ou moins sombres : un burn out, un « dognapping », une séparation. Marvin, élément comique par excellence du film, reflète un certain vide de l'existence et participe pleinement à la routine du film mais aussi à son bouleversement.

Il est une sorte d'épée de Damoclès : des voyous du quartier ont avertit Paterson que ce genre de chiens est susceptible d'être « dognapper » car ils sont plutôt chers.

Résultat : nous sommes inquiets, pas Marvin, ni même Paterson. [Depuis le tournage, le chien est décédé. Jarmusch a particulièrement apprécié le rôle du chien dans son long métrage. Il lui a dédié "Paterson"]. Mais rien ne se produit, sauf la pire des choses, qui fera débuter une nouvelle vie. Semblable ?

La platitude incommensurable du film fusionne avec l'extraordinaire imprédictibilité de la poésie. "Paterson" est une ode à cet art mais également à ceux qui l'ont glorifié comme William Carlos Williams ou Rod Padgett, qui signent les poésies figurant dans le film.

Tout le monde peut devenir poète tant qu'il s'intéresse profondément à la vie, à ce qui l'entoure. Comme ce conducteur de bus un peu banal. Poésie, talent, magie : dans "Paterson", il n'y a qu'un pas.

Auteure :Mélanie Lecoeuvre
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