25 octobre 2020
Critiques

Petit Pays : Une folie humaine à hauteur d’enfant

Par Lucie Remer


Adaptation du roman éponyme de Gaël Faye, récit personnel de la guerre civile qui a ravagé le Rwanda et le Burundi dans le début des années 90, "Petit Pays" fait partie de ces œuvres rares, à la fois sublimes et effroyables, qui parviennent à dépeindre la complexité absurde de l’histoire humaine.

Du Burundi, nous ne connaissons pas grand-chose. Tristement célèbre pour avoir été un des théâtres du génocide Tutsi perpétré par les Hutu en 1994, son nom ne fait tinter que très peu d’échos à nos oreilles. Chef-lieu du film d’Éric Barbier, il nous est tout d’abord présenté aux travers le dessin d’une carte. Sa capitale pour commencer, Bujumbura au moment des faits, puis son voisin, le Rwanda. Le plan s’agrandit ensuite, rétrécissant peu à peu les frontières du pays, jusqu’à ce que celui-ci ne devienne qu’un tout petit pays perdu en plein cœur de l’Afrique. Un petit pays qui fut un temps durant, le paradis idyllique et innocent d’un jeune garçon de 10 ans.


Un conflit intérieur
Avant de parler de guerre et de massacre, "Petit Pays" est avant tout le récit d’un morceau de vie. Celui de Gabriel, un jeune garçon résidant à Bujumbura avec son père, entrepreneur expatrié français, sa mère, une rwandaise d’ethnie tutsie, et sa petite sœur Ana. Un morceau de vie qui « avait bien commencé », rythmé par les exploits de sa bande d’amis, les « Trois mousquetaires » et par des sorties heureuses en famille. Mais l’idylle n’est jamais éternelle, et si ce film parle de guerre, il parle avant tout d’un garçon brutalement arraché à l’innocence.

La première des fissures qui se dessinent sur les parois fragiles de cette bulle de douceur est une séparation. Celles des parents du jeune « Gabi », l’écroulement d’un monde pour un enfant. L’implosion de la cellule familiale le placera face à une première polarité, une distinction entre la vision de son père, « colon baba cool » qui peine à comprendre les origines de cette haine que se vouent les deux ethnies (« ils ont pas le même nez »), et celle de sa mère qui rêve de grandeur parisienne et de quitter un pays dans lequel elle se sent étrangère.

La deuxième de ces fissures est le déchirement d’un peuple. Une menace rampante qui s’étire sur toute la première partie du film pour exploser dans la seconde. Une haine qui apparaît d’abord sous les traits d’un jeu d’enfants, bien à l’abris derrière les murs d’un van. Des paroles juvéniles trahissant des discours d’adultes qui se mueront bien vite en un conflit réel. Une haine que Gabi ne comprend pas et pour laquelle il refuse de choisir un camp malgré les avertissements de son ami Gino : « Si tu veux vivre ici, tu seras obligé de choisir ton camp. »

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Jean-Paul Rouve - Copyright Julien Panié
Enfin, la troisième de ces fissures est la distance établie entre l’enfant et son propre pays. Cette distance se présente en premier lieu par l’incapacité du garçon à comprendre la langue de ses semblables et par l’ignorance dont il fait preuve concernant l’histoire de son pays, comme le souligne sa grand-mère. Gabriel, qui a toujours vécu au Burundi, va peu à peu se sentir étranger face à son peuple, face à ces violences, et face à lui-même. Il finira par partir, mais cela ne sera que pour mieux revenir. « Petit pays, je t'aime, ça j'en suis sûr. »


Le récit de la folie humaine
L’une des forces de ce film est sa capacité à raconter une guerre, à dépeindre un pays, sans tomber dans le manichéisme bête ou la caricature grossière. Le Burundi nous est présenté dans sa superbe complexité, dans la diversité de ses paysages, de ses habitant·e·s, et de ses humeurs. À travers les yeux de Gabriel, on devine les différences entre les ethnies, les classes sociales et les réalités de chacun·e. Cela est d’autant plus criant lorsqu’ils partent à la recherche de son vélo. Tout comme Gabi, on découvre les différents visages du Burundi, mais aussi les rapports de tensions et de haines que se vouent ces mêmes visages.

Les différents extraits radio, les discours de ses camarades ou encore les disputes de ses parents, laissent entrevoir le spectre d’un inévitable conflit. Une ombre menaçante et pesante dont on peine à comprendre la cause. Tout comme Gabriel, nous sommes perdus. Si l’on se doute que quelque chose se prépare, l’on ne parvient pas déceler quoi. On vit dans une atmosphère d’attentisme, d’observation, de crainte, mais surtout d’impuissance. Tout au long du film, nous sommes plongés dans un état d’incompréhension permanent, soulignant d’avantage l’absurdité des horreurs à venir.

Le protagoniste est soigneusement écarté des épisodes de violence. Il n’est pas directement confronté aux scènes de guerre et de massacres. Les faits et les horreurs sont justement montrés, généralement sous-entendus et devinés, sans que cela n’enlève quoique ce soit à la cruauté et l’atrocité des évènements. C’est le poids du silence, des absences, des regards. Toutefois, si l’on ne les vit pas, ils nous sont racontés, à travers la bouche de ses proches ou encore sur le visage traumatisé de sa mère.

Si Gabriel n’expérimente pas directement la violence des Hutus, il sera en revanche profondément marqué par celle des Tutsi. Celle de ceux se disant appartenir à son propre sang. Ce sont les paroles de sa mère, la mise à mort de son oncle, ou encore et surtout la pression du groupe, qui finira par le contraindre à faire ce qu’il s’était refusé de faire jusqu’alors : choisir un camp.

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Djibril Vancoppenolle - Copyright Pathé Distribution
Raconter un conflit n’est jamais chose aisée, moins encore quand ce dernier s’est déroulé il y a peu et quand toutes les conclusions à son propos n’ont toujours pas été établies. Éric Barbier a ici réussi l’exploit de relater une guerre sans tomber dans le pathos, de dépeindre les horreurs d’un groupe sans pour autant négliger celles d’un autre, et donc d’une certaine manière, de nous faire prendre conscience de la complexité humaine.


Une pause poétique
Si ce film est lourd et pesant, il n’en reste pas moins magnifique. Le jeu des acteur·rice·s est impressionnant, en particulier celui de Djibril Vancoppenolle, bouleversant dans le rôle de Gabriel. Mais plus que ses protagonistes, c’est l’imagerie même de l’œuvre qui fascine. Les plans nous font découvrir la splendeur des paysages burundais, nous plongeant à la fois dans un état d’émerveillement et d’horreur. À ces images s’ajoutent une bande musicale, dont une partie est tirée des morceaux de Gaël Faye, ce qui confère à l’œuvre cinématographique la pâte littéraire et musicale de son auteur d’origine. Le chant « Petit Pays », à la fin du film, vient donner encore un peu plus de profondeur et de compréhension au récit tout juste relaté, et ainsi parfaire la conclusion de l’œuvre.

"Petit Pays" est un film magnifique, dans le fond comme dans la forme. À travers les yeux d’un enfant, nous vivons l’horreur d’un conflit toujours trop peu évoqué aujourd’hui. L’auteur nous plonge au cœur de sa complexité, sans nous apitoyer, mais pour nous faire comprendre et saisir cette nature fébrile qui sommeille en chacun·e de nous. La présentation d’une réalité, d’un témoignage humain, sur fond de guerre et de génocide.

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