18 octobre 2021
Critiques

Petite Maman : Retour vers le futur à hauteur d’enfant

Par Lucie Remer

Après avoir été encensée en 2019 pour son "Portrait de la jeune fille en feu", Céline Sciamma est revenue le 2 juin 2021 avec un cinquième long-métrage : "Petite Maman". Présenté en avant-première à la Berlinale 2021, ce nouveau film consacre la capacité de la réalisatrice à écrire et filmer à hauteur d’enfant.

« Au revoir. » Une petite fille à couette passe de chambre en chambre pour saluer de vieilles dames. Ces gestes sont mécaniques et ses paroles redondantes. La scène se répète jusqu’à ce que s’ouvre une dernière porte. Le lit est vide. Près de la commode, une femme ferme une dernière valise. Le manège de l’enfant s’est arrêté. Pas besoin de mot pour comprendre que ces au revoir sont en réalité des adieux.

Dans "Petite Maman" (distribué par Pyramide Films), Nelly (Joséphine Sanz), huit ans, vient de perdre sa grand-mère. Avec sa mère, Marion (Nina Meurisse) et son père (Stéphane Varupenne), elle part vider la maison de la défunte. Au regard de ces premières images, Petite Maman semble explorer la thématique du deuil. Les minutes sont emplies de silences reflétant le vide et la tristesse laissés par le départ de la grand-mère. La fillette fait part de son regret de ne pas avoir pu lui dire au revoir correctement. Vider cette maison est une manière de se rapprocher de la défunte et de s’habituer progressivement à son absence.

Mais cette maison que l’on vide est aussi celle de l’enfance de sa mère. Une maison dépouillée de ses instants d’insouciance et de bonheur. Marion est mutique, absente. Elle ne répond pas aux interrogations de sa fille, évoque vaguement quelques souvenirs, avant de disparaître à son tour, laissant Nelly seule avec son père et ses questions.

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Joséphine Sanz et Gabrielle Sanz - Copyright Pyramide Films
« Une expérience abolissant le passé et les âges »

C’est en partant dans les bois à la recherche d’une balle de jokari que la fillette rencontre Marion (Gabrielle Sanz), une petite fille de son âge occupée à construire une cabane. Cette cabane, lieu de tous les possibles, ressemble à celle que construisait sa mère. Même endroit, même forme, même maison. Nelly en est certaine, la jeune Marion est sa petite maman.

Sans crier gare, "Petite Maman" bascule dans le fantastique. Le temps, l’enfance, la maison, tout se dédouble. Nelly s’incruste dans le passé et invite Marion dans le futur. Les temporalités et les souvenirs se mélangent, si bien qu’il devient impossible de déceler le réel de l’imaginaire. L’intemporalité du film se dessine jusque dans les vêtements de personnages, chinés sur internet à partir de photos de classes sélectionnées par la réalisatrice entre 1950 et aujourd’hui. Ce conte onirique n’est situé ni dans l’espace ni dans le temps.

Ce voyage invraisemblable à travers les âges n’est pas le sujet du film. C’est un non-sujet, et là se trouve toute la magie de l’œuvre. L’impossible devient possible et le thème n’est plus le deuil ou le fantastique, mais celui d’une rencontre entre une fillette et les souvenirs de sa maman. Marion, la mère, disparaît pour laisser place à Marion l’enfant. Nelly, qui souhaitait connaître les « vrais trucs », ceux dont ses parents ne parlent pas qui sont pourtant essentiels, a désormais la possibilité de comprendre sa mère, de partager des instants avec elle, mais surtout de la retrouver. Ce sont à la fois deux sœurs, deux amies, une mère et sa fille. Leur lien se situe hors des codes et des barrières du réel

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Nina Meurisse - Copyright Pyramide Films
« La machine c’est le film »

Ce retour en arrière est un moyen de retrouver sa grand-mère et de lui dire au revoir. Une fenêtre hors du temps qui réunit en son sein trois générations de femmes. Ce vertige des généalogies est d’ailleurs amplifié par le fait que Nelly porte le nom de son arrière-grand-mère. Les rôles se mélangent. On ne sait plus qui est le passé ou le futur de l’autre. Pourtant une transmission se fait. Un lien qui va au-delà du sang et des souvenirs.

Dans ce monde libéré des griffes de Chronos, le père s’impose comme étant le seul élément rattaché au réel. Ses interventions permettent de retrouver le cours du temps et de s’extraire un instant du rêve. La relation qu’il entretient avec sa fille est emplie de tendresse et de complicité. «  L’idée est de faire un film que tout le monde peut aller voir en se sentant regardé. »

Petit, "Petite Maman" l’est par son humilité et sa modestie, non par sa qualité. Réalisée en automne, dans des lieux où a grandi la réalisatrice, sa photographie revêt des allures d’animation japonaise. Tout est réduit au minimum : cinq personnages, une seule maison. À travers cette simplicité, Petite Maman se veut doux, bienveillant. Rien ne se pense, mais tout se ressent.

Avec des personnages parfois stoïques et froids, un lieu clos et éloigné, et une direction d’acteurs raide, ce conte peut sembler insignifiant et ennuyant. Ceux qui n’adhèrent pas au scénario et à la façon dont la réalisatrice nous raconte son histoire risquent de tourner en rond. Mais, pour ceux qui aiment se livrer sans réfléchir à la magie du fantastique, ces soixante-douze minutes de "Petite Maman" ne seront que douceur et intimité.


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