18 novembre 2019
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Petites Coupures : La fin d’un monde

Freud disait que l'humour juif consiste à se tourner soi-même en dérision pour éviter que les autres le fassent.

Placer un personnage dans des situations qui le mettent en danger, lui donner des coups et voir ce qui résiste : voici le procédé que Pascal Bonitzer a utilisé pour ses deux premiers films ("Encore" et "Rien sur Robert") ainsi que pour le dernier, "Petites Coupures".

A la manière de Woody Allen, ces antihéros soumis à rudes épreuves peuvent se voir comme des autocritiques du cinéaste lui-même. Dans "Encore", Jackie Berroyer était un prof de philo, séducteur pathétique entraîné dans des confusions amoureuses; Fabrice Luchini dans "Rien sur Robert" « un petit voyou des lettres », tout juste bon à démolir un film serbe ou bosniaque qu'il n'a même pas vu...

Dans "Petites Coupures", on retrouve de nouveau un personnage d'intellectuel, journaliste communiste (Bonitzer a appartenu aux Jeunesses communistes....) en état de crise morale et existentielle. Bruno (Daniel Auteuil) est marié à Gaëlle (Emmanuelle Devos) et la trompe avec Nathalie (Ludivine Sagnier).

Dès la magnifique et très drôle première séquence, la femme rencontre la maîtresse et décide de fuir à Turin. A partir de là, Bruno, obligé de se rendre dans les Alpes chez son oncle, va se retrouver confronté à différentes situations et surtout différentes femmes : une collaboratrice peu farouche (Pascal Bussières), une jeune russe qui cherche à fuguer (Dinatra Droukarova) et surtout Béatrice (Kristin Scott -Thomas) une bourgeoise qui s'ennuie auprès de son mari mourant qui deviendra tout pour ce pathétique et cynique cavaleur.

Pour ce nouveau récit d'apprentissage, Pascal Bonitzer confirme qu'il est toujours à l'aise dans l'étrangeté fantastique et le cinéma de paroles cher à Rohmer. Mais malgré des séquences réjouissantes, très drôles et cruelles qui mettent à mal notre antihéros, "Petites Coupures" est moins jubilatoire que "Rien sur Robert", moins enlevé. Ce vaudeville est plus grisâtre, moins séduisant à l'image de son personnage principal dont on sait si peu de choses et qui est tout sauf sympathique.

"Petites Coupures" est un film déprimant qui traite du déclin: fin du communisme (tous les protagonistes que rencontre Bruno lui demande comment il peut être encore communiste après la chute du Mur...), fin d'un couple (Bruno et sa femme puis Bruno et sa maîtresse), fin d'une époque de cavaleur pour Bruno, fin de l'idéalisation de l'amour et de la femme (l'impossible histoire entre Bruno et Béatrice)...

L'un des plus beaux plans du film symbolise parfaitement le désenchantement qui se dégage du film: une bague sur le sol et le sang de Bruno qui rougi lentement la neige. Les petites coupures de Bruno sont autant d'ordre charnel que spirituel et le final (ouvert comme toujours chez Bonitzer) qui suggère une certaine renaissance du personnage principal paraît trop convenu pour être totalement convaincante.

"Rien sur Robert" reposait sur des séquences marquantes: l'affrontement entre Luchini et Piccoli, la scène dans le parc avec Edouard Baer, la scène entre les deux filles dans le train parlant de sexe... La seule séquence vraiment marquante de "Petites Coupures" reste la toute première déjà citée entre Emmanuelle Devos et Ludivine Sagnier.

Bonitzer a une manière bien particulière d'écrire ses scénarios. Il part d'une scène et laisse ses personnages évoluer en étant lui-même le premier spectateur de ce qui va leur arriver. La première séquence fut peut-être la première écrite mais ensuite, plus le film avance, plus on se dit que Bonitzer a raté son coup, que le charme qui émanait de "Rien sur Robert" et d'"Encore" n'est pas au rendez-vous.

Pourtant, il nous reste des images de ce lien étrange entre Auteuil et Kristin Scott-Thomas, des silences, des regards, des refus, des abandons... Quelque chose de beau, de rare mais finalement de trop rare.

Comme le veut la formule, on attend le prochain avec encore plus d'impatience...

Auteur :Christophe Roussel

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