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Phone Game avec Colin Farrell : La critique

Cela faisait trois décennies que l'idée de Larry Cohen était en sommeil. Quand elle ressort enfin de son carton, c'est pour être mise en scène par Joel Schumacher... le nom ne dit rien qui vaille. L'homme a commis les très limites "Le Droit de Tuer" et "8mm", réalisé le réactionnaire "Chute Libre" et a flingué la série des Batman à la suite de Tim Burton.

Le départ de "Phone Game" justifie les craintes. En voulant dépeindre le train-train (à grande vitesse) de son héros, Schumacher verse dans la pure caricature, à la limite du supportable. L'attaché de presse aux dents longues est sapé à l'italienne, le portable vissé bien au fond de l'oreille, n'écoute personne, serre des mains, gueule à tout va, bref Stu Shepard (Colin Farrell) exulte, déborde, agace.

En outre, le scénariste nous a pondu un ersatz ridicule d'Eminem, un restaurateur au look de gérant de sex-shop et lèche-bottes des vedettes, et surtout a flanqué Stu d'un jeune idiot, stagiaire mal fringué, bégayant à demi et pire, et manipulant très mal le portable. Un crime !

Fort heureusement, après cette entrée en matière d'un quart d'heure... Drrrrriiiiing ! Le film entre vraiment dans le vif du sujet. Stu décroche le téléphone de la cabine dans laquelle il se trouve, et entre en communication avec un inconnu qui semble tout connaître de lui (et de ses frasques) et qui surtout, le menace d'un fusil à lunette.

Nous voilà alors plongés dans un étonnant huis-clos, extrêmement confiné dans l'espace exigu de la cabine. Le spectateur est pris par le suspense comme Stu est pris au piège, dans la ligne de mire.

En réalisant "Phone Game" en douze jours et en tournant le scénario chronologiquement, Schumacher a réussi à retranscrire efficacement l'état d'urgence, la frousse et la tension nés de la situation vécue par Stu Shepard.

Et à l'instar de sa très réussie (la seule) scène d'ouverture de "Chute Libre", le réalisateur fait monter la pression, comme dans l'altercation verbale de Stu avec les call-girls qui lui reprochent de squatter la cabine téléphonique. C'est efficace et ça tape sur les nerfs.

La caméra de Schumacher se fait nerveuse, épiant avec anxiété les fenêtres des gratte-ciel avoisinants. Le réalisateur utilise assez judicieusement et sans abuser l'insertion d'images dans l'écran, permettant de ne jamais quitter Stu des yeux, même au cours de ses incessantes communications téléphoniques.

C'est lui le personnage principal. C'est lui la cible. Cette montée de la tension est très bien rendue par Colin Farrell, qui passe du méprisant attaché de presse apparemment intouchable à la victime apeurée, implorante et désemparée. Il est également parfaitement soutenu par la suave mais glaciale voix de Kiefer Sutherland, l'implacable tireur si loin, si proche.

L'intérêt de "Phone Game", outre le confinement dans cette cabine, repose quasi-exclusivement sur l'affrontement verbal entre ces deux acteurs, sur fond de menace à distance mais perceptible et constante, bien épaulés par le toujours impeccable Forest Whitaker, très sobre dans le rôle du flic.

En revanche, aux rayons des déceptions, on pourra regretter l'extrême fadeur de Katie Holmes et Radha Mitchell, dont l'insipidité dépasse le rôle secondaire accordé par le personnage de Stu à ses deux femmes.

Larry Cohen aurait pu également nous éviter le très inutile affrontement entre les deux flics à la mentalité si différente, ces chamailleries entre le bon et le mauvais fleurant bon le bac à sable de maternelle.

Il est également dommage que Schumacher n'ait pas osé exploiter la situation claustrophobique de son scénario plus en avant, laissant le spectateur respirer à de nombreuses reprises, hors de l'espace réduit de la cabine : scènes vues du point de vue de la police, discussions entre le Capitaine Ramey (Forest Whitaker) et Kelly Shepard (Radha Mitchell), etc.

Et surtout, le discours empreint de morale du tueur finit par lasser. Le monsieur n'aime pas les pornographes ou les corrompus, il les zigouille pour les punir, tel un ange exterminateur. Même les menteurs de la trempe de Stu sont sur sa liste. Coupable d'inhumanité envers son prochain, telle est la sentence.

Le plus dérangeant, c'est qu'on sent que la bonne morale prônée par le psychopathe ne déplait pas à Schumacher qui, d'ailleurs, n'osant pas aller jusqu'au bout du concept, finit par nous dévoiler le visage du tireur d'élite.

Et son film, joliment pervers la plupart du temps, finit par se vautrer dans la rédemption la plus minable et s'achève sur une pirouette inattendue que tout le monde voit venir (et sans lunette télescopique cette fois).

Même si l'ennui n'est jamais au rendez-vous et s'il comprend nombre de scènes prenantes, "Phone Game", avec sa fin bâclée, ressemble à un pétard (un peu) mouillé.

Et l'on se prend à imaginer ce qu'Alfred Hitchcock aurait pu réaliser avec une telle histoire. Le maître avait refusé le script de Cohen en son temps, parce qu'il ne voyait pas ce qui pouvait motiver le geste du sniper.

Dommage que Hitchcock n'ait pas connu les attachés de presse d'aujourd'hui, sinon il l'a tenait, sa justification...

Auteur :Ronan Le Grevellec

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