14 décembre 2019
Critiques

Pirates des Caraïbes : la Vengeance de Salazar : Moineau cuité au rhum

S'il fallait une preuve de la vitesse à laquelle le temps peut passer et les tendances cinématographiques évoluer, il suffit de se pencher sur le cas de la franchise "Pirates Des Caraïbes". Même si la franchise reste suffisamment forte pour que votre multiplexe daigne lui octroyer deux salles pendant une voire deux semaines, son aura événementielle disparaît progressivement depuis maintenant une décennie.

Après le carton-surprise de "La Malédiction Du Black Pearl" il y a de cela bientôt une quinzaine d'étés, la transposition de l'attraction Disneyland sur grand écran est devenue un phénomène générationnel qui faisait vibrer au rythme du thème composé par Hans Zimmer et Klaus Badelt à peu près tous ceux qui ont grandi au cours des années 2000 et parvenait presque à cantonner Johnny Depp à un statut de pitre cabotin qui ne rendrait pas justice à ce qu'il peut nous proposer en tant qu'acteur comme nous le rappelait il y a un an et demi "Strictly Criminal" de Scott Cooper, un assez bon film de gangster qui tirait sa principale force d'une mise en scène qui abordait son personnage principal comme une créature fantastique aussi envoûtante et fascinante que repoussante et terrifiante.

Avec un départ tonitruant, le monstrueusement attendu diptyque autour de Davy Jones a achevé de propulser "Pirates Des Caraïbes" à un niveau de popularité rivalisant avec celui des "Spider-Man" de Sam Raimi, des "Shrek" et des "Harry Potter", soit les trois plus grosses licences cinématographiques des années 2000 et c'est grâce à ces quatre séries de films que l'été 2007 avait été aussi orgiaque en dégainant chacune un épisode en l'espace de trois mois. Le troisième épisode s'apparentait à une conclusion définitive, non seulement de par son contenu, mais aussi parce que Gore Verbinski, Keira Knightley et Orlando Bloom ne reviendront pas quatre ans après tout comme une portion significative de spectateurs - dont l'auteur de ces lignes - qui n'aura pas été voir "La Fontaine De Jouvence" et il paraît que grand bien leur en aurait pris parce qu'il paraît que c'était un peu osé.

D'accord, même si les recettes et les entrées avaient été substantiellement rétrécies dans les marchés occidentaux matures comme les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni par exemple, ça restait un morceau de taille qui a pu compter sur le début de la montée en puissance d'autres marchés pour faire globalement jeu égal avec les cimes commerciales atteintes par les deux précédents mais on sentait déjà que la franchise avait connu son apothéose financière et qu'elle ne pourrait plus être le phénomène qu'elle avait été au milieu des années 2000.

Le cinquième épisode ressemble presque à une suite tardive puisque six années seulement le séparent du précédent mais le rythme d'enchaînement des opus d'une même série d'œuvres cinématographiques est devenu si soutenu que trois ans d'écart entre deux films fait désormais figure de moyenne haute. Superproduction bicéphale avec laquelle les réalisateurs Joachim Rønning et Espen Sandberg font leur première expérience intégralement hollywoodienne, "Pirates Des Caraïbes : La Vengeance De Salazar" flanque Jack Sparrow du fils de Will Turner, incarné par un Brenton Thwaites qui devait être sorti pisser le jour où on distribuait à chacun sa juste part de charisme, ainsi que d'une astronome accusée de sorcellerie, campée avec plus de conviction par Kaya Scodelario et que le film parvient à caractériser correctement comme un personnage avant-gardiste qui vient créer un certain décalage avec l'absurdité primaire qui fait loi dans l'univers des flibustiers, et tout nous crie tellement qu'ils viennent remplacer Orlando Bloom et Keira Knightley que ces personnages semblent presque constituer la formulation par le film lui-même de l'aveu de son incapacité à proposer quelque chose de nouveau dans l'univers de "Pirates Des Caraïbes". Les quelques qualités du personnage féminin ont beau avoir été vantées plus haut, celui-ci ne parvient jamais à faire oublier que la prise de position pseudo-féministe qu'il personnifie est avant toute chose un argument de responsabilité sociétale d'entreprise.

Le trio accompagné de l'équipage à la fidélité variable de Jack Sparrow se lance à la recherche d'un McGuffin tout moche sur lequel l'équipage fantôme de Salazar, un antagoniste oubliable à l'image de ceux que les superproductions hollywoodiennes ne cessent de nous proposer depuis plusieurs années mais qui peut se targuer d'avoir pour lui un Javier Bardem qui donne tout et prend manifestement un minimum de plaisir dans le personnage pourtant unidimensionnel dont il endosse les guêtres, compte lui aussi prendre la main et si son meneur pouvait également se venger de Jack Sparrow par la même occasion, ce serait pas de refus et ça ferait sens avec le titre du film.

Alors que l'équipage fantôme de Salazar, fidèle au titre de corsaire qu'il avait de son vivant, démonte tous les vaisseaux-pirates qu'il peut croiser sur son chemin, il croise la route de celui de Hector Barbossa et, comme ce dernier lui affirme être capable de le mener jusqu'au facétieux Cochonnet Moineau, un marché plutôt qu'un vaisseau trouve sa conclusion. Oh, et il y a un peu la marine britannique qui essaie elle aussi de trouver le McGuffin. Ou de renvoyer l'astronome à la potence. Et peut-être de faire pareil avec le fils de Will Turner pour une trahison en début de film. Ouais, "Pirates Des Caraïbes : La Vengeance De Salazar" complexifie inutilement une simple chasse au trésor assez convenue en multipliant les poursuivants sans jamais réussir à alterner de manière équilibrée entre eux. Ce qui était dans le fond déjà ronflant à la base devient ronflant et confus quand il essaie de raconter quelque chose.

Sans aller jusqu'à vanter une mise en scène qui reste globalement du niveau de celle d'un faiseur passable qui se contente d'illustrer de manière fonctionnelle ce qu'il doit montrer quasiment sans jamais le sublimer ou lui conférer un impact atmosphérique, il faut reconnaître au Stéréo qui pilote ce cinquième épisode quelques idées visuelles dont il faut se contenter. La direction artistique rend, certes, les effets spéciaux autour de l'équipage de Salazar voyants au point que l'on a parfois l'impression de regarder un making-of ou un travail en cours, mais il y a une certaine inventivité dans l'exploitation de ce que ses membres et leur vaisseau sont capables de faire même si le choix de faire se dérouler une partie des scènes d'action au milieu d'une brume nocturne avec pour seul éclairage la lueur de trois pauvres lanternes empêche les abordages d'être lisibles.

Ce ne sont pas vraiment les attaques de vaisseaux et les combats d'épée qui semblent inspirer le duo de metteurs en scène puisque l'on sent davantage le soin et la créativité qu'ils peuvent apporter à des morceaux d'action d'une loufoquerie décomplexée qui s'accorde harmonieusement avec l'esprit et les sensations d'une attraction de fête foraine, soit la source d'inspiration de la franchise, tels qu'un braquage de banque à la "Fast & Furious 5" qui souffre quand même un peu d'une structure qui se permet d'en entrecouper le rythme de quelques errements vers des personnages géographiquement localisés en périphérie de l'action, une guillotine devenue folle après que l'un des piliers de la structure sur laquelle elle repose se soit mangé un boulet de canon en plein dans le plexus solaire ou encore des requins fantômes lancés à l'assaut d'une barque qui finiront par être utilisés pour un petit tour de scooter des mers.

Pour vous la faire courte, "Pirates Des Caraïbes : La Vengeance De Salazar" dure seulement une heure et cinquante-huit minutes. Toutefois, le rythme et le souffle en sont tellement absents que vous passerez votre temps à somnoler devant un spectacle qui est incapable de se renouveler ou de vous raconter quelque chose de manière un minimum fluide mais dont l'ingéniosité et l'énergie de certaines de ses scènes d'action viendront de temps en temps relancer un encéphalogramme platement confus en même temps qu'elles vous empêcheront de vous enfoncer dans une profonde torpeur.
Auteur :Rayane Mezioud
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