18 septembre 2020
Critiques

Police : Quand le fond n’a pas la forme

Par Pierre Vigneron

Dans une situation de crise sanitaire qui affecte durement le grand écran français, "Police", nouveau Thriller d’Anne Fontaine, est sorti en salle le 2 septembre. Il promettait d’être un thriller intimiste, filmé au plus près de ses personnages, relatant la réalité pas toujours reluisante du métier de flic. Le film connaît des débuts difficiles et a suscités des retours mitigés de la part des spectateurs et de la critique. Alors, pari tenu malgré tout ?

Anne Fontaine, à qui on doit notamment Coco avant Chanel et Marvin ou la belle éducation, nous livre ici son adaptation du roman éponyme d’Hugo Boris paru en 2016. Avec ce scénario mettant en scène trois policiers confrontés à un dilemme éthique, la réalisatrice retrouve certains de ses thèmes favoris, comme le dépassement de soi ou la reconstruction de personnages brisés.

"Police" raconte la nuit de trois policiers chargés d’emmener un migrant du nom de Tohirov, incarné par Peyman Maadi, jusqu’à l’aéroport Charles de Gaulle d’où il doit être renvoyé au Kirghizistan. Cette mission va rapidement se transformer en dilemme moral lorsqu’ un des policiers prend connaissance des tortures qui ont été infligées à Tohirov dans son pays, et comprend que cette opération de reconduite aux frontières équivaut pour lui à une condamnation à mort. Cette mission va alors être l’occasion pour ces trois personnages de remettre du sens dans leurs vie, et peut-être résoudre leurs problèmes personnels.

Le film se concentre donc sur quatre personnages : les trois policiers Virginie (Virginie Efira), Erik (Grégory Gadebois) et Aristide (Omar Sy) ainsi que Tohirov. Si l’affiche du film comme ses bande-annonce semblent se concentrer sur ses deux acteurs les plus « bankables », Omar Sy et Virginie Efira, c’est bien un duo d’acteur qui porte véritablement ce film, et Grégory Gadebois n’est en rien en retrait. Après une très bonne performance dans "J’accuse", celui-ci marque encore l’écran dans son personnage d’Erik, policier alcoolique dont le travail constitue l’unique échappatoire d’un mariage à la dérive. Peyman Mooadi, qui incarne Tohirov, apparaît plus en retrait du fait de sa quasi-absence de dialogues, mais parvient malgré tout à susciter l’empathie dans plusieurs scènes marquantes. Les personnages de Virginie et Aristide, certes moins marquants, apportent cependant une touche de couleur bienvenue dans un film à l’ambiance assez lourde, à travers leurs personnalités et la relation amoureuse qui les unit.

La direction d’acteur de "Police" est ainsi excellente, et sa réalisation intimiste, au plus près des corps et des personnages, n’est en rien desservie par ses acteurs qui fournissent ici de très belles performances. Les relations entre ces trois policiers sont bien exposées, à travers une séquence introductive qui nous fait revivre trois fois la même scène du point de vue des trois personnages. Cette séquence permet d’appréhender assez finement leurs situations personnelles et les rapports qu’ils entretiennent, de la relation amoureuse d’Aristide et Virginie à l’incompréhension teinté de rivalité entre Erik et Aristide, en passant par les mariages compliqués d’Erik et Virginie.

Cette introduction constitue également une des rares originalités de mise en scène de "Police", qui adopte par la suite une forme beaucoup plus classique. Anne Fontaine réussi cependant un bon travail de la tension sur plusieurs scènes du trajet des quatre personnages vers l’aéroport, alors que Tohirov semble disposer d’une opportunité de s’enfuir. Ce travail d’atmosphère pesante est efficace tout au long du film, et servi par de bons dialogues qui participent à l’élaboration de celle-ci.  Le film n’est également pas avare de quelques belles images, la direction de la photographie sachant par instant s’affranchir du ton froidement réaliste du reste du film, notamment dans les séquences de l’étang et de l’incendie, qui livrent de belles compositions du point de vue de leur gestion de la lumière et des décors.

Mais malgré ses qualités, "Police" souffre de défauts assez handicapants, au premier rang desquels vient sa longueur de près d’une heure quarante minutes. Si le ton réaliste et le traitement très proche de ses personnages du film se trouve justifié par les thématiques qu’il aborde, au premier rang duquel vient la rudesse du métier de policier, ils servent aussi parfois d’excuse à des scènes exagérément allongées, qui ajoutent à la lourdeur d’ensemble.

"Police" souffre d’un manque flagrant d’efficacité dans la gestion des ses silences et de la longueur des ses scènes, et se perd en complications. L’impact émotionnel face au dur quotidien des policiers, qui fonctionne véritablement au début du film, se dilue progressivement au profit d’une triste indifférence envers des scènes trop longues peinant à se renouveler dans leurs enjeux ou leur narration. La longueur de "Police" parvient ainsi malheureusement à desservir le tableau qu’il peint de ces vies de policiers en souffrance. Le thème musical accompagnant plusieurs scènes semble également particulièrement malvenu, son ton pleurnichard et banal jouant exagérément sur le pathos, insupportable au point de réussir à faire complètement sortir le spectateur du film par moments.

Dernier point noir, le montage. Celui-ci semble par endroit se perdre dans des plans à l’utilité douteuse, comme ceux d’un avion au décollage, qui interviennent sans raison entre deux scènes, et achèvent de brouiller une narration déjà exagérément lente. Ce découpage aléatoire de certaines scènes se ressent aussi dans la séquence introductive, qui apparaît parfois inutilement longue et alambiquée, mais surtout dans la fin du film, si mal construite qu’elle sape en partie l’impact émotionnel apporté par la résolution des arcs narratifs des différents personnages, pourtant très réussis.

Pour conclure, "Police" est un film qui semble peiner à se définir. Vendu presque à tort comme un thriller, il se déroule à la manière d’un drame social centré sur ces personnages et porté par ceux-ci, mais échoue à trouver un rythme lui permettant d’imprimer efficacement son message auprès du spectateur. Il n’en reste pas moins un film intéressant, bien servi par son casting et son écriture, juste dans son fond à défaut de l’être dans sa forme.


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