7 décembre 2019
Critiques

Pour les soldats tombés : Action Jackson

Critique du film Pour les soldats tombés

par Rayane Mezioud

Documentaire oblige, la maigre distribution de "Pour Les Soldats Tombés" sera forcément un frein aux retrouvailles entre Peter Jackson et le public qu’il a laissé la mâchoire par terre en lui offrant un référent cinématographique digne de "Star Wars" avec "Le Seigneur Des Anneaux". Pourtant, au-delà de l’évident sacerdoce que représente pour lui l’hommage à rendre à son grand-père présent au front aux côtés de compatriotes qui n’ont quant à eux pas eu la chance d’y survivre, la profession de foi du réalisateur se caractérise également par la création d’un miroir à la trilogie d’une vie. Si Tolkien a trouvé dans les tranchées de la Somme l’arrière-plan et la puissance émotionnelle qui allaient habiter son roman en trois volumes, Jackson semble prendre le chemin inverse en partant quant à lui du mythe pour s’emparer de l’Histoire.

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Génération Perdue

Selon cette démarche cohérente à l’aune de son imaginaire et de sa filmographie, Peter Jackson dresse des ponts entre l’Histoire et le mythe pour faire de son premier documentaire une fresque épique qui en met plein la gueule autant qu’elle questionne l’Homme aussi bien en tant qu’individu qu’à l’échelle de son espèce. Le monomythe de Joseph Campbell irrigue logiquement "Pour Les Soldats Tombés" et la mobilisation représente pour ces enrôlés juvéniles quelque chose d’aussi irrésistible que l’Appel à l’Aventure alors que leur expérience au front les transforme autant que pourrait le faire le Voyage du Héros.

Exercice passionnant de mythographie et de sociologie, "Pour Les Soldats Tombés" multiplie dès son lancement les témoignages des soldats eux-mêmes pour mieux comprendre l’importance de la guerre et la fascination pour celle-ci à un niveau sociétal. A quelques mots près durant l’épilogue, son pouvoir d’attraction n’est jamais analysé sous l’angle de l’indignation préfabriquée et rédhibitoire à une réflexion approfondie sur la violence et le bellicisme inhérents à la nature humaine. Le conflit armé lie les individus, fait société et véhicule des représentations comme en témoignent les surimpressions mêlant affiches de propagande et images d’archives.


Le Retour du Roi

"Pour Les Soldats Tombés" pourrait se suffire de la maîtrise cinématographique déployée au cours de son introduction et de son épilogue pour que la forme fasse honneur au fond. Ce serait en attendre trop peu d’un Peter Jackson dont le goût pour l’expérimentation et la technophilie lui ont valu d’être mis au même niveau ou presque que James Cameron, Steven Spielberg ou encore Robert Zemeckis. C’est à l’occasion de l’heure centrale dédiée à la vie dans les tranchées que Peter Jackson lâche les chiens et orchestre une prouesse technique convoquant le pouvoir d’immersion du médium cinématographique.

L’étalonneur Graham McBride, le monteur Jabez Olssen et le superviseur du design sonore John Neill se livrent avec lui à un boulot monstrueux pour créer du jamais vu et du jamais entendu sur la base d’images d’archives. L’étroit ratio 1.33:1 s’étire pour céder sa place à un spacieux 1.85:1, la vitesse de défilement des images se fluidifie pour coller à celle que notre regard a accepté comme celle reproduisant parfaitement le mouvement, la couleur s’applique manuellement sur le noir et blanc, les lèvres laissent échapper des bribes de conversations et les bruits regagnent leur droit d’existence.

Vous avez l’autorisation d’accuser d’être de mauvaise foi tout énergumène pinaillant sur l’accomplissement technique de cette restauration tant chaque démonstration d’artillerie affole les sens. Même le résultat perfectible de la colorisation trouve une force esthétique dans ses limites humaines tant chaque nuance de couleur, chaque effet de flou, chaque contour et chaque élément trahissant une intervention manuelle donnent l’impression de voir des tableaux prendre vie, des peintures se mettre en mouvement. Jamais de telles images associées à la Mort et à la destruction n’auront autant semblé pleines de vie alors qu’elles illustrent des réalités du conflit autres que le recours aux armes comme le rapport à l’ennemi une fois défait, la camaraderie, la découverte des plaisirs de la chair et d’autres découvertes pour ces gamins pour qui la Grande Guerre aura été un parcours initiatique.


Salut Poilu !

Peter Jackson a beau évoluer hors de la superproduction pétée de thunes et de la fiction, il signe avec "Pour Les Soldats Tombés" un "Seigneur des Anneaux" du réel qui s’impose sans mal comme la péloche la plus spectaculaire et la plus généreuse de l’été dans sa façon bouleversante de faire communiquer Histoire, mythe et société. L’incartade vis-à-vis de la fiction devrait se poursuivre puisque Jackson a un projet de documentaire sur Let It Be, le dernier album en groupe des Beatles. On rêve d’un "Les Feebles" du réel qui retrouverait le milieu du spectacle et de la musique pour traiter à nouveau avec mélancolie de la fin d’un âge d’or, de la peur de l’oubli et de celle de se dissoudre dans la mémoire du public une fois les projecteurs éteints.


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