17 janvier 2020
Critiques

Qu’Allah bénisse la France ! : Critique n° 1

Pour son premier long métrage, "Qu'Allah Bénisse la France !, Abd Al Malik adapte son autobiographie. Il nous raconte ainsi son parcours depuis les cités de Strasbourg jusqu'à la notoriété d'aujourd'hui avec recul et humilité et surtout une aisance discursive hors du commun. Pour le rappeur philosophe, « Tout texte amène des images », et son grand respect du septième art l'amène à penser que « Les cinéastes aujourd'hui sont l'équivalent des grands romanciers d'hier ». S'il n'a pas la prétention d'ajouter cette dernière corde à un arc déjà bien fourni, le réalisateur a quand même pour son premier film l'ambition de raconter « une autre histoire de France » en revenant sur l'impact d'un certain "Scarface" sur toute une génération.

Nanti de nobles références - Carné et Prevert, Visconti, Bresson – Il tourne le film en noir et blanc dans une volonté d'hommage fondamental au cinéma. Depuis les effets de styles faciles de "La Haine" jusqu'à une épure qui évoque de manière plus heureuse le Visconti de "Rocco et ses frères", le film dans l'évolution de sa forme suit l'évolution morale de son personnage central. Au-delà du rétablissement de la vérité quant à la morale véritable de "Scarface", l'ambition reste celle d'un film certes générationnel mais qui transcenderait son sujet pour amener à un embranchement de réflexions qui devrait sortir tous les publics de leur position de spectateurs passifs.  

Si le rap ne tient qu'une moindre place dans le récit, c'est parce que tout est musique, le langage des mots comme celui du corps, Abd Al Malik a un œil véritable de cinéaste, mais pas seulement, une oreille aussi : le cinéma est la convergence de tous les arts, et dans sa plasticité, ses dialogues et sa bande son, le réalisateur a apporté un soin constant à toutes ces dimensions.

Vis-à-vis de l'Islam puisqu'il s'agit aussi et surtout de l'histoire d'une rencontre d'un esprit éveillé et brillant avec une philosophie religieuse que les intégrismes dont s'emparent les médias mettent à mal. Parler au cerveau du spectateur, voilà qui honore la démarche de notre rappeur philosophe et théologien, et ignorer l'organe médiatique dont politique et journal télé flattent l'érection avec une complaisance malsaine. Tout ça n'empêche pas le converti d'aborder le sujet avec recul comme dans une des meilleures répliques du film : « mieux vaut rencontrer l'Islam avant de rencontrer les musulmans ».

Enfant de l'éducation nationale selon ses propres mots, Abd Al Malik conclut en mettant en scène une réconciliation symbolique avec la république et surtout en appuyant l'importance du rôle des femmes dans sa vie et surtout dans sa réflexion. De sa mère à sa future épouse en passant par son professeur de lettre de terminale, il explique avec pédagogie leur influence positive comme pour délivrer aux jeunes qui l'écoutent un premier message : l'éducation est importante, quelle que soit la manière dont on veut se faire entendre elle doit être nourrie d'une vraie réflexion car tous ceux qui ont pensé et écrit jusqu'à aujourd'hui ne l'ont certainement pas fait pour emmerder les lycéens. Et un second, les valeurs son asexuées, quoiqu'en disent les prêcheurs de tous bords.

Au final un film riche et prenant, qu'un excès de bonne volonté n'arrivera pas à gâcher. Si Abd Al Malik n'a pas de grandes idées de cinéma il a une grande idée du cinéma ce qui, en soit, le rend plus artiste que de nombreux cinéastes actuels.
Auteur :Gabriel Carton
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