Critiques

Que Dios Nos Perdone : Prenant

Dès les premiers plans de "Que Dios Nos Perdone", on sait qu'on est entre de bonnes mains non seulement parce que la photographie est extrêmement propre et que la lumière commence déjà à mettre très bien en valeur ce que capte l'objectif - les plans de nuit baignées sous une lumière jaune sont magnifiques, la visite de l'appartement de la première victime se décompose avec netteté entre une partie éclairée de la même manière et une autre sous une lumière bleue très froid... - mais aussi parce qu'on va vite se rendre compte que les personnages seront caractérisés avec une grande intelligence.

D'un côté, la première chose que l'on verra de l'inspecteur Alfaro, ce sera un extrait d'un enregistrement d'une caméra de vidéosurveillance où il met des grosses goldens à un manos. D'emblée, on comprend que l'on aura affaire à un personnage au caractère tempétueux dont le principal trait de personnalité, trait qui s'accorde parfaitement bien avec la carrure et la prestance de taureau du monsieur, sera sa tendance à très vite monter dans les tours et presque à aucun moment on ne nous dira explicitement que le mec est chaud patate. Ses actes et ses réactions le caractérisent, cela suffit.

De l'autre, on a l'inspecteur Velarde, interprété par Antonio De La Torre qu'on avait déjà vu dans "La Colère D'Un Homme Patient" et qui confirme quelle brute il est en tant que comédien, qui à chaque fois qu'il parle ne parlera presque que de son travail, un travail vis-à-vis duquel il s'engage tellement qu'il va jusqu'à se mettre littéralement à la place des victimes, et vit dans un appartement complètement dénudé. Encore une fois, on pose le personnage par ce qu'il dit - sans pour autant qu'il ait besoin de parler de lui en disant : "Moi, je suis comme ci, je suis comme ça..." et son lieu de vie au lieu de nous faire son portrait psychologique par une scène d'exposition bien verbeuse et artificielle. D'ailleurs, on pourrait presque voir un pied-de-nez à ce genre de caractérisation lorsque l'un des deux inspecteurs, celui qui se caractérise d'ailleurs plus par ce qu'il fait que par ce qu'il dit, regarde le premier portrait psychologique du tueur à partir des traces qu'il a pu laisser comme du baratin.

Des deux côtés, on a deux acteurs assez irréprochables et dont le bégaiement de l'un a dû être difficile à rendre crédible mais qui lui rajoute une couche d'humanité surtout lors de scènes où on lui renverra gratuitement à la tronche ce défaut d'élocution. En parlant de ce défaut d'élocution, alors que tous ceux qui y font référence soulignent son côté "insupportable", lorsque Alfaro en parle, c'est soit pour taquiner son partenaire, soit pour lui faire comprendre que ce n'est pas un rempart derrière lequel se cacher lorsqu'il a quelque chose de désagréable à dire. Ces deux scènes ainsi que celles où ils plaisantent sur le fait d'aller faire la chose avec des prostituées installent un lien solide entre les deux.

Aussi bien dans leur jeu que dans ce que l'on ressent globalement vis-à-vis du film, on trouve une authenticité, un côté brut de décoffrage évitant le plus possible le maniérisme mais préférant aller droit au but pour faire les choses le mieux possible afin de nous captiver par ce qu'il raconte. Cette authenticité et ce premier degré sont tout de même un peu mis à mal par le recours à des clichés comme les deux flics qui se retrouvent écartés de l'enquête en milieu de film ou encore l'ampoule du sous-sol qui commence à défaillir lors d'une scène de tension où Velarde se rend compte qu'il est potentiellement seul avec le tueur ou bien par une scène de crime qui vire presque au nanardesque avec ralentis à gogo et expressions faciales qui déforment la frimousse du tueur, mais "Que Dios Nos Perdone" parvient à rester intelligent notamment au travers de la critique qu'il fait du fonctionnement politique de la police ou de la manière dont il nous plonge dans le côté glauque de ce qu'il dépeint.

Le plus souvent, le fait d'éviter de laisser une affaire s'ébruiter dans les médias est présentée comme une bonne manière de procéder puisque cela évite de galvaniser le tueur qui y voit une sorte de glorification et cela permet de canaliser une population qui cède facilement à la panique. Ici, l'absence d'écho médiatique est présentée comme une manœuvre qui refoule drôlement du goulot puisqu'on ne sensibilise pas la population aux risques, on se prive de sa potentielle contribution à l'identification du tueur et on permet en plus à ce dernier d'agir tranquillement dans l'ombre. C'est non seulement une idée peut-être pas absolument originale puisqu'elle a sans doute été utilisée dans d'autres films mais elle est très rarement utilisée et elle est en plus pertinente.

Quant au côté malsain du film, il réside dans le rapport aux cadavres. En effet, que ce soit en se mettant dans la même position que eux pour essayer de reconstituer un peu mieux le puzzle de la scène du crime ou en prenant bien la peine de les examiner de très près pour ne passer à côté de rien même si ce sont de vieilles peaux bien amochées, Velarde fait fi de sa sensibilité - contrairement à deux autres inspecteurs incapables de déterminer si l'une des victimes a été violée ou non alors que Velarde a réussi à le déterminer pour une autre juste en examinant de manière méticuleuse la scène de crime - lorsqu'il se retrouve sur une scène de crime ou à la morgue du commissariat. Par contre, contrairement à ce que pouvait laisser penser le titre du film et son contexte avec l'arrivée de Benoît XVI, ses multiples incursions dans des milieux catholiques ou encore ses consultations d'ouvrages religieux, cette dimension spirituelle n'est jamais vraiment illustrée pour nourrir le propos de "Que Dios Nos Perdone" (distribué par Le Pacte).

Comme vous avez pu vous en rendre compte lorsqu'on parlait de la caractérisation des personnages, de la photographie et de la lumière, la mise en scène ne se fout pas de notre gueule. On peut aussi évoquer une course-poursuite aux trousses du suspect sèche et tendue qui sait faire monter l'adrénaline comme à peu près toutes les scènes de tension de "Que Dios Nos Perdone" - oui, même celle bien clichée de la lumière qui part en sucette dans le cellier avec ce qui pourrait s'avérer être le tueur fonctionne à fond les ballons sur le plan du ressenti pur - ou encore un plan-séquence dans lequel le tueur doit passer par la fenêtre d'un appartement au deuxième étage pour prendre la poudre d'escampette où on se demande juste comment ils ont pu filmer ça et où on se dit que ça a dû être une galère pas possible à mettre en boîte mais ce qui scie surtout, c'est une scène de discussion entre Velarde et Rosario, la nouvelle femme de ménage pour qui, prosaïquement, sa kike, elle commence à pleurer. On a du côté droit de l'écran Velarde et de l'autre côté le reflet de Rosario. Non seulement cela évite de recourir à un bête et simple champ-contrechamp pour filmer de manière fainéante leurs échanges verbaux mais en plus le fait qu'ils soient ensemble à l'écran mais pas dans le même champ physiquement parlant traduit la distance qui existe entre eux et la difficulté sociale dans laquelle se retrouve un Velarde bien mal à l'aise une fois sorti des enquêtes.

Cette idée se prolongera dans le plan suivant, un cadre resserré sur eux à hauteur d'épaules où ils sont dans un ascenseur l'un derrière l'autre et ne se parlent que pour se dire au revoir lorsque l'ascenseur s'ouvre. Il est juste dommage que la mise en scène manque une occasion en ne tirant pas profit de son cadre caniculaire pour composer une lumière brûlante et aveuglante qui aurait contribué à rendre plus étouffante et sale son atmosphère alors que dans "La Colère D'Un Homme Patient", par exemple, on la ressentait, cette chaleur désagréable. Il y a bien un moment où la lumière nous aveugle d'un coup mais c'est juste parce que l'on passe au pas de course de l'intérieur d'un immeuble à l'extérieur d'une rue ensoleillée. C'est visuellement suffisamment sympathique pour être signalé mais ça nous rappelle qu'un potentiel n'a pas été exploité.

En bref, malgré quelques menues scories, "Que Dios Nos Perdone" est un policier très noble, très prenant, très bien interprété et mis en images.

Auteur :Rayane Mezioud
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