6 décembre 2019
Critiques

Que Viva Eisenstein ! : Critique n° 1

L'année cinématographique aura été longue à démarrer et on désespérait de vivre un grand moment de cinéma comme ceux que l'année 2014 nous avait offert. Entre les remakes, les reboots, les suites, les suites de remakes et les reboots de suites du rayon surgelé (comprendre blockbuster), et malgré tout quelques belles surprises, notamment "Lost River", "Tale of Tales" ou "Mezzanotte", il aura fallu attendre le retour du roi, non pas Peter Jackson, mais Peter Greenaway, fidèle, Dieu merci, à lui-même et surtout fidèle au cinéma en tant qu'art, en tant que médium universel et illimité.

"Que Viva Eisenstein !" n'est pas un biopic du cinéaste russe Serguei Eisenstein - auteur canonisé dans les cieux cinéphiles pour des œuvres aussi fortes que "La Grève", "Le Cuirassé Potemkine" ou "Octobre" – mais l'évocation de son bref séjour à Guanajuato au Mexique. Le réalisateur de "Meurtre dans un Jardin Anglais" n'a rien perdu de sa verve et de son acuité philosophique. Un film comme "Le Cuisinier, le Voleur sa Femme et son Amant" arborait déjà une élégance rare qui contrastait superbement avec une scatophilie pasolinienne, mais "Que Viva Eisenstein !" se montre encore plus radical. Libre dans la forme, abusant des ‘split screen' mais surtout des gros plans, inserts et cuts abrupts qui donnent leur force aux films d'Eisenstein, le film affiche une conception du corps quasi-bataillienne qui en fait le véhicule premier de la mort, et une esthétique qui touche au dadaïste.

« C'est tout de même de la merde, mais nous voulons dorénavant chier en couleurs diverses… » disait Tristan Tzara dans son premier manifeste du mouvement Dada, une citation qui pourrait se trouver en exergue du film de Peter Greenaway, tant il s'évertue à mettre en parallèle la grâce d'un art complet (le somme de tous les arts) et la trivialité de la vie de l'artiste en tant qu'être humain. Extrémiste autant qu'intimiste, Greenaway narre une rencontre, celle d'Eisenstein avec le Mexique, avec une idée joyeuse de la mort, mais surtout avec le sexe. Cet aspect particulièrement mis en avant et le cœur d'un paradoxe, d'une douce violence qui dégoute autant qu'elle fascine. Moins que les images, assez crues, il faut le signaler, qui émaillent le métrage, c'est la véhémence avec laquelle Greenaway veut nous les montrer, son absence de scrupules, aussi réjouissante qu'inquiétante, qui nous érotise.

Il faut dire que le cinéaste ne se refuse aucune audace, ayant emprunté le chemin de l'irrévérence sans compromis, nous gratifiant au beau milieu du film d'une défloration, dont il nous force à être les témoins, du début à la fin. La découverte du sexe plonge son Eisenstein dans un abîme d'oisiveté qui lui fait oublier ses obligations vis-à-vis de ses producteurs hollywoodiens qui s'impatientent, ne rêvant que d'une chose, posséder la nouvelle œuvre du génie communiste avant de le renvoyer à la misère soviétique dont il est issu. Le comique vire au tragique lorsque la quête de sens au sein de l'œuvre artistique se transforme en questionnement sur le sens de la vie de l'artiste.

La maestria de Greenaway lui confère le pouvoir de nous faire partager son amour pour le cinéma comme art libre et surtout (et ce n'est pas un mince exploit) son admiration pour une figure mythique du 7ème art tout en nous la montrant sous un jour trivial, cul nu, bourré ou sur les chiottes... La densité du métrage devient intimidante, vertigineuse à mesure que l'on compte combien de films ces pirouettes stylistiques et narratives gargantuesques auraient pu remplir, des dizaines sans doute… des dizaines de films en un seul : un seul film d'une virtuosité insolente, un tourbillon de pure volupté.
Auteur :Gabriel Carton
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