Critiques

Quelques minutes après minuit : On a enfin trouvé le nouveau Spielberg !

Parmi les marottes qui agitent la critique de cinéma avec "Quelques Minutes Après Minuit" et à l'heure où la valeur d'un long-métrage se mesure à sa propension à ériger des mausolées à la gloire d'un imaginaire muséifié, la recherche effrénée du nouveau Steven Spielberg semble occuper les esprits depuis un petit moment déjà. A peu près dix ans en fait, soit le temps qu'il a fallu au cinéaste pour se voir ériger au rang de demi-dieu par une génération de réalisateurs qui n'en peuvent plus de payer leur tribut à l'époque bénie des productions Amblin. Dans une époque où on a arrêté de vouloir tuer le père pour se soumettre à son autorité, nulle surprise que les films actuels de Spielberg semblent moins intéresser son propre public que les traces de son héritage (qui semble de fait bien mal compris) dans la production contemporaine…

De fait, c'est un honneur et un privilège pour Le Quotidien du Cinéma de mettre un terme à cette investigation qui monopolise depuis si longtemps les plus fins limiers de notre belle profession : nous l'avons trouvé ! Oui, le nouveau Spielberg est là, et ce n'est ni Colin Trevorrow (lol), Jeff Nichols (mdr) ou JJ Abrams (Xptdr). Il s'appelle Juan Antonio Bayona, est espagnol et son troisième film, "Quelques minutes après minuit", débarque enfin en salles, précédé d'une réputation suffisamment flatteuse pour inciter ses producteurs à décaler sa sortie initiale pour concorder avec les Oscars. Certes, il ne s'agira d'une révélation que pour ceux à qui l'évidence n'avait pas déjà sauté aux yeux sur "The Impossible" (voir aussi "L'Orphelinat"). La puissance d'évocation induite par le découpage, sa capacité à faire des émois des personnages le vecteur de questionnements universels ou la maitrise d'une narration qui découvrait petit-à-petit sa véritable nature… Autant d'éléments qui ne faisaient pas mystère quant à la généalogie artistique du réalisateur, qui avait manifestement été à bonne école dans son apprentissage de l'abécédaire des images en mouvement.

Pour les autres, "Quelques Minutes Après Minuit" (distribué par Metropolitan Filmexport) ne fera que confirmer tranquillement une certitude à la hauteur de l'exigence de la profession de foi défendue par Bayona depuis ses débuts : s'adresser au public en utilisant les outils du médium pour atteindre ce qui, dans les affects de chacun, relève du fond commun de l'humanité. Le sujet même de son nouveau film appelle à une telle démarche : Conor O'Malley, un jeune adolescent « pas encore tout à fait un adulte, plus vraiment un enfant » dont la mère est atteinte d'une grave maladie se réfugie dans ses conversations avec un arbre imaginaire, censé lui fournir les réponses qui lui permettront de surmonter le drame…

A l'instar de son précédent film, on reconnait le souci de Bayona de confronter au plus près le spectateur avec ses angoisses les plus viscérales, en opposant la précarité de l'espace vital dérisoire de chacun aux forces impondérables de la nature. De fait, on ne s'étonnera pas qu'à l'inverse de la plupart des films partant d'un postulat similaire, "Quelques Minutes Après Minuit" ne fait jamais mystère du caractère fictif du monstre, clairement présenté comme le produit de l'imagination du jeune héros. Cette volonté d'exposer ainsi la raison d'être théorique de son argument narratif (une représentation de la psyché du personnage à laquelle il s'adresse pour affronter cette épreuve) impose ainsi un rapport totalement différent à la fable. Moins échappatoire au réel qu'apprentissage de ses (dures) réalités, la nature du monstre est le premier geste de rudoiement de Bayona envers le spectateur, qui n'offre pas à ce dernier la catharsis d'une alternative au monde dans lequel l'histoire se déroule.

C'est ce refus de présenter sa créature comme un refuge ou un exutoire qui permet de nous mettre sur un pied d'égalité avec Conor, lui aussi en quête d'une réinterprétation du monde extérieure dans un univers merveilleux. Il s'agit peut-être la raison pour laquelle le processus d'identification ne fonctionne pas de façon aussi immédiate que sur "The Impossible" (véritable Stradivarius de l'exercice). Comme s'il fallait un moment pour le spectateur (et le personnage) pour accepter que les histoires racontées par le monstre ne parleraient pas directement de sa situation, mais plutôt d'une imperfection des choses lui permettant d'accepter la sienne. Une fois intégrée, c'est ce dispositif qui permet à Bayona de nous connecter avec un personnage submergé par des émotions qu'il n'arrive pas à définir. Et un parcours initiatique que ni l'un ni l'autre ne réussit immédiatement à identifier.

Or, cette facilité à indexer instinctivement le spectateur à la psyché de Conor malgré la distanciation induite par son dispositif qui confère sa singularité à un film d'une harmonie sans faille dans tous ses compartiments. Y compris dans la représentation des scènes se déroulant avec le monstre, dont le caractère ouvertement fictif n'empêche à rien l'imaginaire de prendre vie à l'écran. Et pour cause, de son pouvoir d'évocation à l'écran dépend l'empathie du public vis-à-vis du héros et des émois qui le secouent, dont le monstre se pose comme la matérialisation. Entre des séquences d'animation éblouissantes où une belle prestation d'un Liam Neeson en performance capture dans le rôle de la bête, Bayona fait résonner l'intimité torturée du personnage brillamment interprété par Lewis McDougall dans le déploiement de son imagerie. De quoi permettre au réalisateur de conférer un sens tout particulier à ses apparitions, chacune nous rivant un peu plus au point de vue de Conor jusqu'à cette fin absolument bouleversante, renversant la perspective du récit pour immortaliser le lien du garçon à sa mère. 

C'est toute la beauté du 7ème Art que de réussir à rendre intelligible des émotions parfois contradictoires par le biais du seul ressenti, sans avoir besoin de les décrire à l'aide de mots forcément réducteurs. En cela, "Quelques Minutes Après Minuit" renoue avec l'essence même du cinéma de Steven Spielberg, et notamment "E.T." dans sa façon de raconter le traumatisme de l'adolescence lorsque celle-ci est confrontée à la cruauté inexorable de la vie. En délimitant strictement les domaines de l'imaginaire avec le réel, Bayona accomplit ce qu'aucun autre cinéaste de sa génération évoluant dans l'ombre de Spielby n'a réussi à faire : tuer le père pour embrasser son héritage. A savoir trouver un écho dans les profondeurs de l'inconscient collectif résidant en chacun de nous. Sans se reposer sur le filtre d'une nostalgie éventée ou la mise en abyme roublarde des acquis spectatoriels pour faire transiter l'émotion. Faire redevenir le cinéma un médium sans intermédiaire en somme. Que tonton en personne l'ait choisi pour réaliser "Jurassic World 2" relève du plus beau passage de flambeau qui soit.

Auteur :Guillaume Méral
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