7 décembre 2021
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Qui a tué Bambi ? : L’ombre d’un doute.

Avant d'écrire sur le très beau film de Gilles Marchand, il faut d'abord évoquer ses références cinématographiques. Non qu'il faille fréquenter assidûment les salles obscures pour goûter pleinement les arcanes de l'intrigue mais ces cousinages esquissent les contours d'un univers inquiétant et singulier qui s'amuse à semer quelques petits cailloux cinématographiques sur les chemins de l'imaginaire.

Ainsi, le premier clin d'œil du film réside dans son titre à tiroirs. Bambi s'avère être le surnom de l'infirmière donné par l'intrigant docteur Philipp lors de leur première rencontre après qu'elle se fut évanouie : "Vous ne tenez pas debout, comme Bambi, le petit personnage de Walt Disney". Tandis que l'interrogation du titre renvoie certes à la plaisante comédie d'Alfred Hitchcock, Mais qui a tué Harry ?, mais surtout évoque le magnifique film de Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien), sur lequel Gilles Marchand a collaboré en tant que scénariste.

Sans oublier que Laurent Lucas, probablement l'acteur français le plus passionnant du moment, interprète dans chacun des deux films le personnage principal. Mais après avoir pointé ces correspondances, une seule question s'impose : et alors ? Car effectivement, au-delà d'une inclination commune pour l'inquiétante étrangeté et l'ambiguïté des comportements humains, les deux films proposent une histoire et une esthétique assez différentes.

Car l'univers de Gilles Marchand se rattache plutôt à celui de David Lynch avec qui il partage ce goût pour les cauchemars éveillés et les songes hallucinatoires où les personnages ignorent s'ils ont quitté les rivages du sommeil profond pour accoster sur les terres d'une réalité fantasmée. Soit d'étranges et terrifiantes manifestations logées sous l'écorce du réel comme dans cet hôpital, véritable labyrinthe mental, bâtiment fonctionnel le jour et dédale flippant la nuit dans lequel s'égare Bambi, aimantée par ce toubib au regard profond qui semble connaître et sonder les abîmes et pulsions dans lesquels elle paraît vouloir s'abandonner.

L'histoire d'une fascination par laquelle brûle et se consume Isabelle (le vrai prénom de Bambi jouée par Sophie Quinton), comme aimantée par l'interdit et qui s'épuise à suivre les pas de Philipp, ombre tapie derrière les rideaux, silhouette qui se glisse dans les couloirs nocturnes désertés, revenant aperçu dans les sous-sols de ce no man's land peuplé de morts en sursis. Un homme insaisissable, toujours rassurant avec ses patients, parfois caressant avec les infirmières mais toujours angoissant lors de ses moments d'absence, le regard happé par d'irrépressibles obsessions ou de lointains tourments.

Une présence absente qui hante cette œuvre flottante partagée entre onirisme et réalisme (les scènes de groupe avec le personnel hospitalier sonnent très justes), chimères et psychoses, peur insidieuse et pure terreur, bercée par les flux et reflux d'une musique prégnante proche des spirales musicales d'Angelo Badalamenti.
Auteur :Patrick Beaumont
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