19 octobre 2019
Critiques

Réalité : Critique n° 1

« Absurde » et « surréaliste » sont les deux adjectifs qui reviennent le plus souvent pour définir l'univers de Quentin Dupieux. "Réalité" ne fera que conforter ces raccourcis consensuels pour critiques et spectateurs paresseux. La preuve ? Le jury de l'Alpe d'Huez a cru voir de la science-fiction là où le public de Gérardmer s'est payé une bonne tranche de rigolade. Jonathan Lambert lui-même y voit un mélange de Cronenberg et de Jean-Pierre Mocky, avec une touche de "Walker Texas Ranger". On imagine très bien Quentin Dupieux lancer à Chuck Norris sur le point de voir son film : « si vous ne riez pas, ça sera de votre faute ». Qu'on se le dise, "Réalité" ne prend aucun contre-pied, mais invite bel et bien à prendre son pied.

Voilà plus de dix ans que le bien nommé M. Oizo a pris son envol pour les Etats-Unis. Dix années passées à digérer la junk food du cinéma américain. Nanar ou série Z, tout est bon dans le cochon (en l'occurrence dans le sanglier). Il suffit d'un rapide survol de Réalité pour y trouver les motifs de quelques-uns des plus grands succès de vidéoclub : "Poltergeist", de Tobe Hooper (une petite fille fascinée par son écran de télévision), "Vidéodrome", de David Cronenberg (l'intrigue autour d'une mystérieuse VHS), "Pulsions", de Brian de Palma (le cri d'une scream queen de série Z)… Pour la suite, reportez-vous donc à une anthologie du cinéma des années 80 ou écrivez directement à Quentin Tarantino.

On hésite à affirmer si ces citations relèvent de l'ordre de l'inconscient quand le réalisateur affirme obéir à une pulsion créatrice proche de l'amateurisme à partir d'un scénario… Très précisément écrit. De même, Quentin Dupieux a troqué son Canon 5D et ses vieux objectifs soviétiques des années 60 (il n'a gardé de russes que les montres d'un quinquagénaire amateur de charlotte aux fraises) contre une caméra digitale haut de gamme. La technique change, l'homme à la caméra non. Le style reste le même, donc : de longs plans fixes, quelques zooms, une lumière duveteuse. En d'autres termes, Quentin le réalisateur cadre à la façon de Dupieux le photographe.  

Cette nouvelle production estampillée Realitism Films se présente comme la matrice des trois œuvres qui la précèdent, "Wrong Cops", "Wrong" et "Rubber", dont le monologue d'ouverture signait le manifeste d'un cinéma du contingent (« no reason »). La gratuité scénaristique, bête noire des productions françaises gentiment calibrées (pour ne pas dire muselées) par les pontes du CNC, devient ici l'unique assise d'intrigues aléatoires et tentaculaires.

Quentin Dupieux commence donc à tisser sa toile à partir d'une scène de dialogue hilarante entre le producteur Bob Marshal/Jonathan Lambert et le réalisateur Jason Tantra/Alain Chabat, dans la villa du premier. Le ton est donné en une séquence longue de quinze minutes digne des Marx Brothers de "La Soupe au canard". Jason veut réaliser une série Z à la "Ed Wood" avec des postes de télévision tueurs. Bob lui demande de trouver en deux jours le meilleur gémissement de l'histoire du cinéma. Les gesticulations et autres tics burlesques de Jonathan Lambert se heurtent à la bonhomie d'Alain Chabat, dirigé par le réalisateur au simple de nom de « Manu », le type sympa (le premier dans le freakshow Dupieux) qui demande à se faire interner en hôpital psychiatrique comme on achète une baguette à la boulangerie.

La tapisserie se déploie ensuite dans l'univers du rêve avec une petite fille, Réalité, et son redneck de père qui éventre un sanglier mort sous ses yeux (« l'intérieur ne sert à rien »). On songe vaguement à l'animal-machine de Descartes, surtout quand surgit à l'écran Dennis, un présentateur télé qui habite un costume de rat. La métaphore philosophique s'arrête là. Cette Réalité, Zog, un réalisateur clochard lointain parent de Hal Ashby, va essayer de l'appréhender en la filmant, quitte à tricher… avec la réalité.

Trois personnages se heurtent ainsi au mur de l'invisible : Jason (son film qui n'existe pas encore est projeté au cinéma), Dennis (son eczéma de l'intérieur le démange) et enfin Réalité (la VHS bleue sortie des entrailles du sanglier). Cette cassette devient le « rosebud » métafilmique d'une intrigue qui contamine progressivement la réalité du film, d'abord par les interactions entre personnages (Alice/Elodie Bouchez, la psychologue/épouse de Jason et son patient Henri/Eric Wareheim, directeur de l'école de Réalité), puis par des effets d'écho rendus possibles grâce au montage (la conversation téléphonique entre Bob et Jason dans une variante forestière de la scène initiale). Ce maelström s'achève lors de la projection des rushs de Zog, nous dévoilant le contenu de la VHS, véritable tour de force du film… Que je ne vous révélerai pas dans cette critique.

"Réalité" n'est pas un film à la frontière du rêve et du cauchemar, thème de prédilection du cinéma de Christopher Nolan. C'est l'œuvre d'un amuseur qui, sans avoir l'air d'y toucher, prend le pouls d'un monde comateux où la vie devient un mauvais film. Tout y est bien « for real » mais ça n'est pas du réel ni même tout-à-fait du réalisme, comme dans le rêve de Jason où Michel Hazanavicius, "The Artist" himself, s'apprête à lui remettre l'Oscar du meilleur hurlement, au milieu d'une foule d'anonymes sortis tout droit d'un tableau de Magritte. Quentin Dupieux pousse l'anti-psychologie de sa direction d'acteur jusqu'à son point de non retour.

Les personnages s'oublient ainsi dans des impasses comportementales au son d'un court extrait d'une œuvre de Philip Glass, Music With Changing Parts. Le morceau original, long d'une heure, tourne en boucle sur quelques secondes le temps des quatre-vingt-dix minutes du film. Cet interminable sample prend fin quand le dermatologue, face caméra, nous diagnostique « une crise d'eczéma de l'intérieur ». La réalité du film se fissure alors jusqu'à atteindre un état de schizophrénie. Quentin Dupieux avait prévu de terminer son film sur une plage (là où justement "Inception" commençait). Zog y jetait aux quatre vents les bobines de son chef d'œuvre avant de disparaître hors-champ. La scène a été judicieusement coupée au montage pour éviter toute critique de je-m'en-foutisme.

« Les sceptiques seront confondus » disait Anne Dorval, la "Mommy" de Xavier Dolan. Il en va de même pour les spectateurs de "Réalité" lorsque les lumières de la salle se rallument, le cerveau dans les chaussettes. Mauvaise série Z ou film d'auteur anémique ? Peu importe, quitte à flirter avec l'imposture intellectuelle du Jean-Luc Godard de "L'Adieu au langage". Quentin Dupieux est un cinéaste de l'antigravité où le haut se rit du bas…. Sans raison.
Auteur :Boris Szames
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