Critiques

Red Amnesia : Entre deux mondes

Une vieille femme est tiraillée entre un passé nié et un présent indifférent à son sort. Elle vit entre les deux, dans un espace vide, peuplé de natures mortes. De fait, les travellings relativement longs sur son appartement vide ou sur ses souvenirs sans présence humaine augmentent sa solitude. Les appels d'air sont nombreux autour d'elle, mais rien ne vient les combler.

Cette vieille femme tente de remplacer l'absence de son mari par la présence de ses enfants. Mais, si elle-même continue de s'occuper de sa propre mère, ses enfants lui reprochent d'envahir leur espace familial. « Les mentalités changent » en Chine, et, Wang Xiaoshuai, le réalisateur, rend compte d'un mode de vie de plus en plus déraciné de la tradition : critique qui n'échappe pas aux occidentaux.

Les habitudes gastronomiques et les rituels répétés de la vielle femme lassent son entourage. En effet, les nouvelles générations privilégient leur avenir au dépend de leur « dette » envers le passé (s'il en est une). Au contraire, la vieille femme continue de dîner avec son mari défunt (qui apparaît spectral et muet au détour d'un contrechamp) et de s'occuper de sa mère retraitée – muette et statique. Le passé est réduit au mutisme et à l'invisibilité.

Le propos du film est alors justement d'incarner ce passé dans un jeune homme de plus en plus sonore et visible. Celui qui se réduit tout d'abord à un souffle dans un combiné, une ombre dans un appartement désolé, une silhouette en bord-cadre dans le bus, offre au passé un corps dès lorsqu'il apostrophe la vieille femme dans la rue, surgissant du même coup dans le cadre. Il crée le déséquilibre des plans impitoyablement géométriques et ordonnés. Face à la mutation des mentalités, la permanence vestimentaire (entre autre) du jeune homme montre que le passé traque ceux qui en oublient la trace.

De plus, si ce thriller nous marque tant, c'est grâce à l'exacerbation de la sensibilité de la vieille femme. Sa paranoïa n'est jamais tout à fait infirmée ou confirmée. Certes, les appels téléphoniques que reçoivent ses enfants montrent bien qu'elle n'est pas folle. Cependant, le son du téléphone persiste alors qu'elle est en bus. A quoi s'ajoute les « bip » du bus, la cloche de l'école, les battements de cœur en sourdine, le téléphone du hall de l'immeuble de son fils cadet.

Ces sons répétitifs ajoutent une menace imaginée à la menace réelle. Chaque suture entre les plans regorge d'hypothèses, les corps pouvant subitement disparaître ou apparaître. Sa paranoïa prêtre d'autant plus à débat que la vieille femme, dans ses déplacements, est suivie par une caméra proche de la subjectivité. Les focalisations sur son dos nous la présentent telle une proie. Mais, parfois, le contrechamp dément toute présence de prédateur. Ce qui la traque n'est pas d'ordre physique, mais métaphysique : la menace n'est plus le jeune homme, il ne fait qu'incarner sa punition.

La répétition permet alors à l'intensité dramatique de se construire. Au spectateur privé d'explications, Wang Xiaoshuai offre des plans répétés ou de longue durée pour que l'on y puise quantité de données. Le retour de la vieille femme à Guizhou est exemplaire sur ce point. La caméra dévisage une façade de maison, effectue un travelling sur une balançoire, un arbre, un mur décrépi : autant de plans qui ont surgi au début du film, puis parsemé les séquences. Voilà la nature de la culpabilité : un sentiment qui vous enferme dans une boucle temporelle, un espace anachronique et vide. Pour s'en extraire, quoi de mieux qu'un souffle sur les poussières qui recouvrent le passé ?

Ainsi, l'« amnésie rouge » du titre n'est plus seulement celle de la mère, mais celle de tous les chinois (et les occidentaux) qui ont oublié leur dette envers le passé. Ce film pense que, pour accéder à l'avenir, il faut se souvenir de la dette : peu importe le prix …
Auteur :Coline Devaux
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