Critiques

Rogue One: A Star Wars Story : Disney sort son Beaujolais !

Ça y est, le "Star Wars" nouveau a été livré, et s'apprête comme de rigueur à monopoliser l'actualité cinématographique de cette fin d'année. Étrange la facilité avec laquelle nous nous sommes adaptés à la routine industrielle avec laquelle Disney compte bien décliner la marque qu'elle s'est payée rubis sur l'ongle. On en oublierait presque à quel point l'idée même de revoir un "Star Wars" sur grand-écran relevait il y a quelques années encore d'un fantasme dont la réalisation tenait toute entière dans le bon vouloir fatigué de George Lucas. Et si l'on devait mesurer combien de temps est nécessaire à un imaginaire fétichisé dans les apparats de son culte pour céder son pouvoir de fascination à sa taylorisation annoncée, alors la sortie de "Rogue One" se charge de répondre à la question : deux ans, pas plus.

Certes, nous n'irons pas jusqu'à jouer les ingénus en faisant mine de croire que "Le Réveil de la Force" avait laissé un quelconque espoir à l'univers SW de se voir irrigué par autre chose que la nécrose d'une nostalgie cellophanée réduisant l'idée même de langage cinématographique à une simple stimulation de réactions pavloviennes (oh un sabre laser ! oh des jedis ! oh un storm-trooper ! …). Reste que, parce qu'il s'agit du premier spin-off de la licence (donc à priori libéré de l'obligation de rendre des comptes à l'histoire entamée par le précédent), "Rogue One" avait une petite chance d'exister par et pour lui-même. D'interpréter la mythologie "Star Wars" dans l'autonomie que lui aurait conférer ses propres besoins narratifs. Malgré Disney, les reshoots tumultueux supervisés par un autre réalisateur, et la pression d'un plan financier étalé sur plusieurs années qui se saurait tolérer aucun accroc dans son déroulement.

De fait, on ne s'étonnera pas que les prises de risques de "Rogue One" soient précisément un élément de com' comme un autre visant à reconduire la démarche de J.J. Abrams derrière un alibi artistique censé se porter caution de la singularité du film. Certes, il y a bien dans la volonté du réalisateur Gareth Edwards de se rattacher aux films de commandos de la Seconde Guerre mondiale des motifs de satisfaction plus conséquents que dans le Réveil de la force. On retiendra ainsi une approche naturaliste du sujet qui réussit parfois à faire mouche, un sens du cadre qui délivre quelques belles images (dont deux apparitions d'un Dark Vador filmé à la hauteur de son aura), ou encore une déférence à la mythologie "Star Wars" qui n'est pas étouffée par l'angoisse de ne pas plaire à tout le monde inhérente à J.J. Abrams.

Malheureusement, c'est le verso de ces mêmes arguments (pour le coup réellement caractéristiques du style d'Edwards) qui plombe totalement la démarche du réalisateur, qui reconduit ici les carences déjà turgescentes à dans "Monsters" et "Godzilla" (même si, dans un souci d'équité vis-à-vis du jeune réalisateur, il conviendra de faire la lumière sur la nature des reshoots assurés par Tony Gilroy). A savoir qu'un sens aigu de la direction artistique et un goût indéniable pour la photographie ne sauraient se substituer à un sens de la mise en scène cruellement anémique. Particulièrement visibles au sein de morceaux de bravoure méchamment handicapés par la rigidité scénique du cinéaste et un sens du crescendo aux abonnés absents (mention spéciale à la bataille finale, dénuée de la moindre tension dramatique à force de diluer ses enjeux), les limites d'Edwards en la matière rejaillissent également sur la plupart des autres compartiments du film.

Réitérant l'un des écueils qui achevait d'enterrer "Le Réveil de la Force", à savoir l'incapacité à poser un univers identifiable et organique, "Rogue One" ne réussit jamais à ancrer ses personnages dans l'environnement dans lequel ils évoluent (c'est pourtant pas faute de présenter ses respects à Kenji Misumi). Ceux-ci présentent ainsi toutes les peines du monde à exister, notamment à travers une mise en place poussive qui fait avancer l'intrigue à coup de dos d'ânes, réduisant les protagonistes à leurs motivations schématiques-quand elles ne sont pas soumises au flou artistique (voir les personnages de Forest Whitaker et Mads Mikkelsen). Forcément, à ce jeu-là les comédiens rodés à se caractériser physiquement (donc à partir de très peu) sont ceux qui s'en sortent le mieux, et on ne s'étonnera guère que ce soit le duo Jiang Wen-Donnie Yen (qu'on de hâte de voir mettre la hchouma à Baboulinet dans le prochain "Triple X") qui emporte la mise.

De fait, l'incarnation cahoteuse de l'ensemble pourrait se révéler être un problème si Edwards ne faisait pas au fond exactement ce qu'on attendait de lui : capitaliser sur l'écrin dans lequel l'inconscient collectif a embaumé l'imaginaire de SW. La (fausse) audace du projet révèle ainsi ses véritables desseins : dérouler le tapis rouge aux maquettes, maquillages et effets spéciaux « en dur » qui constituent, pour l'essentiel, le marqueur universel de la saga en même temps que sa caution artistique. De ce point de vue la mission est remplie : Edwards, avec ses connaissances en la matière, s'éclate à remplir les conditions pour concevoir un hochet rutilant que le public mettra goulument dans sa bouche. Que cela se fasse au prix d'un aplatissement total du merveilleux (qui n'empêche pas de continuer à citer la Force, ça mange pas de pain), où de la fébrilité générale de la charpente qu'importe : la licence n'est plus guère qu'une prestation de services. 

Le nouveau "Star Wars" vient de sortir, et c'est comme le Beaujolais : on sait déjà ce qu'on va goûter !
Auteur :Guillaume Méral
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