7 décembre 2019
Critiques

Roubaix, une lumière : City On Fire

La critique du film Roubaix, une lumière

Par Rayane Mezioud



On a certainement été mauvaise langue en assimilant la programmation cannoise de 2019 à un menu Maxi Best Of. D’une part, il y a eu plein de petits nouveaux très alléchants et ils ont eu droit de cité dans le palmarès. De l’autre, les grands noms habituels ont régulièrement prouvé qu’ils étaient à la hauteur de leur réputation, le spectateur se retrouvant agréablement mis devant le fait accompli de la délicate splendeur de "Douleur et Gloire" avant d’avoir l’honneur d’être témoin de l’Histoire en marche avec "Parasite", un idéal de Cinéma avec un grand C dont il est depuis des semaines évident que la portée dépasse le retour de celui par qui le scandale arriva il y a deux ans avec "Okja" dans les bonnes grâces des thuriféraires de la salle comme absolu indéboulonnable de l’expérience cinématographique. Moins terrassant que les deux films précités, "Roubaix, Une Lumière" d’Arnaud Desplechin ne sera pourtant pas celui qui tirera vers le bas ce cru et dépasse (au moins en partie) les accusations de misérabilisme gratuit et complaisant par la façon dont il utilise la ville comme colonne vertébrale de sa proposition cinématographique.


La Piscine City

Enflammée par la photographie incandescente de Irina Lubtchansky, le Roubaix nocturne des premiers plans fait très vite exploser son potentiel cinégénique, un potentiel dont l’exploitation sera certainement plus facile à accepter pour qui (comme l’auteur de ces lignes) ne connaît pas la ville et ne peut donc pas arguer de l’éventuel caractère litigieux de la déformation de la réalité. "Roubaix, Une Lumière" a beau relater un vrai fait divers, Arnaud Desplechin nous fait d’abord entrer dans un univers à mi-chemin entre l’Enfer de Dante et le film noir (en plus, ça se passe à Noël, comme dans un Shane Black) avant de prendre à bras-le-corps la réalité ou plutôt ce que cette réalité a laissé transparaître de fort pour lui. Très rapidement confondues, les coupables laissent transparaître une candeur et un désarroi appuyés par un rapport avec les policiers ressemblant étrangement à celui entre des enfants fautifs (le mot « bêtise » revient à quelques reprises) et des adultes désarçonnés (ceux qui laissent éclater leur énervement semblent le regretter aussitôt) par le conflit entre leur légèreté triste et la sanction qui s’impose.

Délétère à l’excès, "Roubaix, Une Lumière" l’est donc mais au travers de la confrontation de deux points de vue, de l’écart de regard entre deux personnages de policiers dont l’opposition systématique (âge, expérience professionnelle, provenance, caractère, attitude face aux suspects …) ne cédera jamais à la facilité du conflit mais fera progresser le regard du spectateur sur l’environnement qui lui est dépeint. "Roubaix, Une Lumière" suit une démarche ethnographique qui exigera aussi bien du spectateur que de Louis Cotterelle (Antoine Reinartz parfois un peu limité par l’impulsivité de son personnage mais on chipote vraiment), tous deux nouvellement arrivés en ville, d’arrêter d’accumuler scolairement faits et théories pour observer et écouter Yacoub Daoud (Roschdy Zem qui va nous faire le plaisir de décrocher au moins une nouvelle nomination aux César), fascinant et admirable personnage de commissaire, toujours empathique mais jamais dupe, dont la connaissance du terrain et la diplomatie en font un passeur dont la capacité à sonder les âmes devient logiquement celle à sonder la ville.

Plus que le fait divers lui-même, traité dans la dernière heure du film, c’est ce regard à porter sur la ville et ses âmes en peine qui servira de fil rouge à "Roubaix, Une Lumière". Avant Cotterelle, c’est le spectateur que Daoud forme à l’examen de Roubaix au travers d’une petite affaire de fugue au cours de laquelle celui-ci convoque la sagesse acquise de façon empirique pour mener à bien son enquête. Ce sont ces cinquante-cinq premières minutes qui justifieront par petites touches régulières le titre du film, titre dont le sens sera à nouveau au centre d’une confession nocturne dans un parc de jeux, une scène ressemblant à une transmission de savoir religieux.



La Ducasse Du Siècle

Quand bien même le dolorisme de "Roubaix, Une Lumière" pourrait effectivement être dur à accepter pour qui connaît la ville, le film d’Arnaud Desplechin dissimule sous sa façade misérabiliste une certaine finesse dans la façon dont le cinéma capte et remodèle la réalité. Au travers du croisement des regards des personnages de Roschdy Zem et de Antoine Reinartz, "Roubaix, Une Lumière" cartographie un univers cinématographique à mi-chemin entre film noir et imagerie chrétienne affligée mais miséricordieuse. Alfred Hitchcock aurait dit que réaliser "Le Faux Coupable", c’était filmer « des innocents dans un monde immoral » et la profession de foi de cette inspiration reconnue par Arnaud Desplechin est facile à retrouver dans ce dernier travail à ce jour.

Tous nos contenus sur "Roubaix, une lumière" Toutes les critiques de "Rayane Mezioud"

ça peut vous interesser

Chanson Douce : La mélodie du thriller

Rédaction

Arras Film Festival 2019 : Chanson Douce

Rédaction

Arras Film Festival 2019 : La Fille au Bracelet

Rédaction