Critiques

Sale temps à l’hôtel El Royale : séjour éprouvant

Premier acte. Un homme entre dans une chambre d'hôtel. Il a tout du type louche : long manteau beige, large chapeau assombrissant le visage, une mallette noire à la main. Rien d'étonnant donc quand il entreprend d'arracher la moquette et de défaire les lattes du parquet pour dissimuler un sac de voyage. La planque parfaite. Quelqu'un frappe à la porte. Bon, peut être un peu cliché comme planque finalement. Dommage pour notre homme. Coup de feu. Des gouttes de son sang éclaboussent l'objectif de la caméra, spectatrice de l'action et dirigée par Drew Goddard, le réalisateur de ce "Sale temps à l'hôtel El Royale".

A moins que nous n'observions la scène à travers le miroir de la chambre ? L'hôtel renferme en effet un système de surveillance permettant d'observer les faits et gestes de chaque nouveau locataire. Pervers ? Plutôt. Pratique ? Assurément. Flippant ? Carrément. Cette mise en abîme d'un décor digne d'un plateau de théâtre augure les grandes lignes de ce long-métrage réalisé par le scénariste de Seul sur Mars. Il nous embarque ainsi dans un tourbillon étourdissant de mouvements de caméras rapides, fluides, dansants presque. Cela aurait pu être réjouissant si l'intrigue ne se déroulait pas dans un hôtel presque abandonné, aux couleurs trop vives et lisses pour que cela soit rassurant. Effectivement, sous le vernis, attention aux apparences. Qui me surveille ? Qui veut me tuer ? Qui est l'autre ? Qui suis-je ? Autant de questions plus ou moins déroutantes qui animeront les personnages autant qu'elles les précipiteront dans la folie meurtrière. A moins qu'ils n'y soient déjà, pour certains ?

Dans un scénario développé sous forme de Cluedo géant, vous reconnaîtrez bien sûr l'influence des Dix petits nègres, célébrissime roman policier d'Agathe Christie. Dix personnages, qui disparaissent un à un. Les nôtres ne sont que sept, mais l'action semble prendre cette même pente dangereuse dès les premières minutes du film. Tous nous paraissent louches, et un flashback sur chacun de leurs passés respectifs nous le confirmera. L'action alterne donc entre présent haletant et retours explicatifs vers le passé. L'annonce de ces différents temps par des cartons noirs aux inscriptions blanches, éléments propres au temps du cinéma muet, fait encore une fois écho à une pièce théâtrale et les différents actes qui la composent. Cette mise en scène n'est pas sans nous rappeler également les couleurs et le cadrage si particuliers à Wes Anderson dans son "Grand Budapest Hôtel". Mais, à l'hôtel El Royale, pas de maître du jeu. Chacun croit être surveillé sans l'être réellement, et tous nous apparaissent finalement plus attachants qu'ils ne le semblaient au premier abord.

L'influence notoire de "Shining" est elle aussi bien présente par ce décor dans lequel évoluent, découvrent, courent et hurlent nos personnages. Un lieu d'autant plus particulier qu'il est situé à la jointure entre deux États de l'Ouest des États-Unis : la Californie et le Nevada. Autrement dit, un seul hôtel mais bien deux ambiances, car la frontière est matériellement représentée dans la décoration des deux ailes du site. La Californie est aussi lumineuse et surfaite que le Nevada est sombre et proche de la nature. Belle ambivalence. Ce contraste est ainsi porteur du message du film puisque l'intrigue tout autant que les personnages semblent embarqués dans un chassé-croisé constant entre ombre et lumière, masque et authenticité, bien et mal.

Également belle métaphore de la société américaine, donc. Toujours par cette ambivalence perpétuelle, diverses caractéristiques de notre voisin d'outre-manche sont abordées. Les armes et la violence sont omniprésentes dans le film. Les problèmes sociaux y trouvent aussi leur place avec des actes de racisme ou encore de sexisme autant sous-jacents que glaçants. La Religion développe également son monopole et tous s'interrogent éperdument si ils peuvent s'y raccrocher quand la vie les a laissés tomber. Autant de thématiques qu'il n'est pas anodin d'évoquer face à la société américaine d'hier, mais surtout d'aujourd'hui. Et, si l'intrigue du film se déroule lors de la présidence Nixon (1969-1974), on remarquera juste que la présidence du chef d'État actuel des États-Unis est très souvent comparée à celle de ce prédécesseur du début des années 70. Ainsi, la mise en parallèle apparaît d'autant plus évidente quand les personnages du film se retrouvent en possession d'une bobine de film compromettante pour un homme politique très important.  On ne connaîtra jamais le nom, mais il est dit de lui qu'il « ne s'arrête jamais de parler, il ne sait faire que ça. Parler, parler, parler. ».

Si les rebondissements au sein de l'Hôtel El Royale s'étendent un peu en longueur lors de la dernière demi-heure de film, l'action nous a toutefois pris aux tripes pendant une bonne partie du film. Cette intrigue sous forme de poupée gigogne jongle en effet habilement avec les clichés et parvient à nous surprendre notamment grâce à un casting très bien choisi. Mention spéciale pour Cynthia Erivo qui interprète Darlene Sweet, et dont les performances en tant que chanteuse apportent autant à l'intrigue qu'à nos oreilles, déjà bien traitées par une bande-originale lumineuse. Oui, un fond sonore lumineux sur action mortifère. Encore un oxymore qui résume ce long-métrage. Ainsi, si ce dernier comporte quelques loupés notamment dans les choix scénaristiques de ses dernières séquences, difficile de ne pas passer un séjour surprenant et éprouvant à l'hôtel El Royale.

Auteure : Jade Briend-Guy

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