28 février 2020
Critiques

Scandale : Le harcèlement made in Fox News

Par Alexa Bouhelier Ruelle

"Scandale", c’est un sujet tellement croustillant que les réalisateurs ne peuvent pas laisser passer une telle opportunité ; et surtout des passionnés de politiques comme Jay Roach et Charles Randolph. Le réalisateur de « The Big Short » a, avec "Scandale", mis la main sur une des conversations qui embrase le monde entier depuis l’affaire Weinstein. En effet, "Scandale" met en scène les mois qui précédèrent la chute du magnat de Fox News, Roger Ailes, après que des dizaines de femmes aient dénoncé des harcèlements à répétition. Le principal point fort de ce film est les performances, augmenter par les transformations physiques impressionnantes de Charlize Theron, Nicole Kidman et John Lithgow.

L’intelligence étant le mode opératoire ici, "Scandale" nous présente un groupe de femmes aux sourires glaçant combiné avec une ambition de fer qui travaille pour un des plus gros médias de la force politique conservatrice. Un média qui a institutionnalisé le harcèlement des femmes depuis des décennies. La question principale est : comment des personnages, profondément compromis, n’apparaissent pas tout bonnement comme les méchants de l’histoire ? La réponse est, pour commencer, le casting : Charlize Theron endosse le personnage de Megyn Kelly, Nicole Kidman celui de Gretchen Carlson, quant à Margot Robbie elle brise le cœur des spectateurs dans le rôle fictionnelle de Kayla.

C’est donc dans ce casting que réside la force de "Scandale", et tout particulièrement la performance de Charlize Theron. L’une de ses qualités principales, étant qu’elle ne supplie jamais son audience d’aimer son personnage, elle n’est pas là pour cela. Megyn Kelly apparaît comme détachée et indépendante. Theron laisse alors voire peu à peu l’isolation que subit Kelly, c’est à ce moment précis que son humanité surgit. Néanmoins, elle ne réduit pas la force avec laquelle elle joue Megyn. Avec son intelligence et sa répartie, en tant qu’ancienne avocate « avec une grande gueule » comme elle se décrit elle-même, il existe un contraste frappant entre l’image public de Megyn Kelly et le poids du harcèlement qu’elle porte sur ses épaules tous les jours. Charlize Theron trouve alors l’équilibre parfait et nous dépeins une personnalité avec une main de fer dans un gant de velours.

De son coté, quand Gretchen Carlson perd son propre show chez Fox, elle dit à son avocat qu’elle était retombée à la seconde place, avant de se tourner face caméra et de nous dévoiler qu’elle « déteste être deuxième. » Mais, malheureusement, et en comparaison avec la Megyn Kelly de Charlize Theron qui apparaît telle une force de la nature, Kidman retombe bel et bien au second plan et semble moins à l’aise dans ce rôle de lanceuse d’alerte. Ce qui est dommage, car on se rappelle tous de la Nicole Kidman confiante, ne renonçant devant rien (même au meurtre) dans "Prête à tout" (1995).

De son coté, John Lithgow est un acteur tellement jovial par habitude qu’il serait presque difficile de croire qu’il joue le monstre du film. Initialement il apparaît même comme un chevalier servant venant en aide à Megyn Kelly après les attaques répétées de Donald Trump en 2015. Cependant, cette défense de la journaliste est-elle due à son héroïsme à toute épreuve ou car John Lithgow (alias Roger Ailes) sent bien que cette bataille médiatique à le potentiel pour faire de l’audimat ? Lithgow incarne Ailes avec une certaine légèreté et beaucoup d’humour : un despote plein d’auto-dérision quand il s’agit de son apparence physique, mais qui se transforme en une fraction de seconde en un terrifiant prédateur.

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Nicole Kidman - Copyrights Metropolitan Films

"Scandale" est déstabilisant car il émiette des secrets. Le film les présentent entre des moments plus incisifs dans les coulisses du pouvoir tout en demandant parfois à ses acteurs, comme à son scénario, de ne pas trop en faire. En effet, le long-métrage n’arrive pas à se décider si oui ou non ses héroïnes en sont vraiment ou si elles ont été compromises pour rester loyales à la chaîne. Cette révélation n’a en aucun cas fait l’effet d’une bombe en comparaison avec les révélations de l’affaire Harvey Weinstein, un an plus tard. On ne peut pas tout à fait qualifier ces femmes d’activistes ou même de féministe engagées, acceptant totalement depuis des années la culture sexiste, existante au sein de la chaîne.

Comme il l’a déjà démontré avec "The Big Short", Charles Randolph, le scénariste, adore mettre le pied dans la fourmilière, pour faire ressortir les complexités d’un système qu'il soit économique, politique ou autre, en les utilisant pour faire avancer son histoire avec un rythme soutenu. Un rythme que le réalisateur Jay Roach met en scène à la perfection, avec un ballet de personnage qui est en symbiose avec cette notion : être toujours en mouvement pour couvrir du terrain et s’approprier toujours plus de pouvoir. Après tout, l'action de "Scandale" se déroule au milieu d’une rédaction de presse et il aurait été difficile de ralentir la cadence des journalistes sous pression constante pour rendre un papier ou trouver le meilleur angle de la meilleure information en temps réel. Le quartier général de Fox News devient alors l’endroit le plus intéressant des États-Unis, juste après la Maison Blanche.

"Scandale" est un film puissant sur ce que la notion de vente et d’achat est devenue aux États-Unis ces dernières années. Il nous présente comment vendre du sexe, comment vendre un candidat, comment se vendre soi-même, et même comment vendre la vérité ; mais aussi comment, au sein de la chaîne Fox News, toutes ces choses se rejoignent en un seul et même point, ou plutôt en une seule et même personne. Le sexisme ne fait pas de discrimination, à travers l’histoire, les cultures ou même l’affiliation politique, le sexisme est toujours présent et ne fait aucune différence entre les riches et les pauvres. Et ça, le film l’a bien compris. C’est pourquoi « Scandale » présente un harcèlement normalisé et rien n’est épargné aux femmes comme Megyn Kelly avec un peu plus d’autorité et de privilèges. C’est dans ces instants que la Megyn Kelly de Charlize Theron apparaît comme une guerrière, face à des compliments déshumanisant. Elle dit merci et continue à marcher la tête haute avec une assurance déconcertante.

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Charlize Theron - Copyrights Metropolitan Films

Cependant, "Scandale" ne développe aucune analyse approfondie de ce phénomène de harcèlement normalisé dans les médias, mais invite au fond à entrevoir ces agissements d’un peu plus près, à constater comment une culture du harcèlement s'est-elle instillée ignominieusement. Néanmoins, tout en endossant un message positif, car les choses peuvent et doivent changer. Ainsi, le personnage de Kayla apparaît un peu comme un sacrifice humain au grand méchant loup Roger Ailes pour mettre en images ce changement nécessaire. La jeune fille accuse même ses collègues féminines de parler maintenant alors que la situation est grave depuis bien longtemps. Si elles avaient tiré la sonnette d’alarme bien plus tôt rien de cela ne serait arrivé et bien des victimes auraient été épargnées. Une vérité édifiante et ambigüe que le film a du mal à affronter car Roger Ailes, aussi abominable soit-il aura su trouver de l’aide pour faciliter ses agissements derrière les projecteurs, et cela, de la part des mêmes femmes qu’il avait fait devenir riches et célèbres...

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