20 novembre 2019
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Se souvenir des belles choses de Zabou Breitman : La critique

"Se souvenir des belles choses" commence sur le ton de la comédie, avec ici et là la mise en place d'effets à retardement, d'allusions, de correspondances, ou encore de clichés ironiques, qui ne prendront leur sens que plus tard, avec la tragédie qui éclatera. Le début du film s'ouvre avec une scène où la sœur de Claire (qui tient une boutique « Antiquités-Brocante-Souvenirs ») semble parler toute seule en conduisant sa voiture, et s'adresser à quelqu'un qui n'est pas là, mais qu'elle imagine. Quelques regards jetés vers le côté passager face à la caméra, et on peut avoir l'impression (comme spectateur) d'être à ses côtés et de recevoir ces propos intimes sans bien les comprendre. Mais, surgit le beau visage embrumé de Claire, sans parole, qui en quelques murmures signale sa présence. Tout d'un coup, on se retrouve comme spectateur, en position de tiers, de témoins, de la scène. Petit décalage, petite distance introduits entre le film et le spectateur : Zabou Breitman signale qu'elle ne laisse pas les choses au hasard.

Dans "Se souvenir des belles choses", Zabou Breitman propose au spectateur d'être témoin d'une histoire de mémoire en jouant avec légèreté, par des effets à retardement, sur la mémoire même du spectateur. Cette construction (d'effets à double détente) se fait avec humour, ce qui favorise le décalage des situations et des personnages. Par exemple, l'entrée au centre « Les écureuils » (animaux bien connus, à la fois pour amasser des provisions et aussi pour oublier où) permet de découvrir un monde parallèle au monde que nous connaissons… Un monde clos où l'on découvre celui qui ne s'exprime que par insultes et vit en pyjama, celui qui ne sait dire que « To, to, to… », celle qui a perdu le sens du temps et des repas… 

Bref, tout commence dans un ton de comédie plutôt badin, d'autant que Claire ne vient que pour une pathologie légère de la mémoire. Mais de quoi souffrent-ils au fond ces malades de la mémoire ? De la mémoire ou de l'oubli ? A quoi sont-ils infidèles, à leur mémoire ou à leur oubli ? A quoi sont-ils fidèles, à leur mémoire ou à leur oubli ? Il est question dans le film de cette histoire talmudique, selon laquelle l'enfant avant de naître connaît tout, tout ce qui a été, ce qui est, et sera. Lorsque l'enfant naît, l'ange de l'oubli, fond sur lui, et d'un geste sur sa bouche, lui fait tout oublier. Vous pouvez vérifier : il reste bien au-dessus de notre lèvre supérieure une petite gouttière qui est la marque du doigt de l'ange. Ainsi commence l'exil de chaque enfant et de chaque humain. L'oubli déposé par l'ange à la naissance de chaque enfant, c'est comme un bandeau de colin-maillard déposé sur ses yeux : avant de se cogner aux angles de la vie, chacun de nous croit voir. Et depuis, chacun ne voit plus les choses telles qu'elles sont c'est-à-dire reliées les unes aux autres, mais seulement comme coupées, comme des individus (indivis : des êtres divisés). L'enfant (et l'homme aussi) ne perçoit plus la mémoire de toutes les choses, c'est-à-dire ce qui les relie. Tout est coupé de ce qui l'a engendré, de sa source (quelle qu'elle soit), à commencer par lui-même. 

Au fond, il y a peut-être deux sortes de mémoire. D'une part cette grande Mémoire, celle qui nous rattache à la vie de tout ce qui existe dans l'univers et la petite mémoire (la mémoire personnelle) celle qui enregistre plus ou moins bien depuis que nous avons conscience d'exister. La grande Mémoire, c'est la mémoire de notre nom, la petite , celle de notre prénom. "Se souvenir des belles choses" est l'occasion pour celle que la vie a fait connaître sous le nom de Zabou de retrouver la mémoire de son nom : Breitman. D'ailleurs, non seulement on la retrouve sur l'écran sous les traits d'une psychologue, mais aussi son père, son fils, ses amis, sa fille et la guitare de sa fille…

Bref, toute la généalogie vivante de Zabou Breitman et ses affinités oeuvrent dans le film. Toute la généalogie de la famille Breitman et ses malheurs, mais c'est (puisque tout est relié) les malheurs de toutes les familles du monde qui sont concernés. "Se souvenir des belles choses" évoque la destruction des juifs et les camps de concentration nazis, c'est-à-dire le projet de l'extermination de ces êtres et de toute trace de mémoire de leurs massacres. La mémoire humaine c'est l'enracinement, ce qui apporte stabilité, nourriture et profondeur. Un peu comme pour un arbre, en somme. Nous sommes tous faits de ces deux mémoires : celle qui vient de notre nom (qui concerne ce qui est avant notre naissance) et celle qui vient de notre prénom (qui concerne ce qui nous arrive à partir de notre naissance).

Bien sûr, au centre « les Ecureuils » on soigne cette mémoire-là, (celle du prénom) parce qu'elle porte les éléments de notre identité sociale (prénom, adresse, heure, langage). Cette connaissance « réflexe » qui nous permet de vivre et de nous faire reconnaître en société.  Claire Poussin arrive donc au centre pour soigner une altération passagère de sa « petite » mémoire et elle rencontre Philippe victime d'une altération grave de sa « petite » mémoire suite à un accident.

Entre la comédie du début du film et la tragédie qui se prépare : l'amour de deux êtres, comme le point instable qui prépare un basculement. Cet amour va révéler chez Claire, sa « grande mémoire» sous la forme d'une forme héréditaire de la maladie d'Altzeimer dont sa mère est décédée jeune. En même temps, Philippe va retrouver un sens à sa vie dans son amour pour Claire. L'intérêt de la perte de la mémoire, c'est qu'elle permet dans le film d'envisager le recommencement. Philippe a été marié , il a été papa d'un petit garçon et pourtant il se retrouve « vierge », sans mémoire du rapport amoureux lorsqu'il se retrouve devant Claire qui lui offre sa bouche et sa vie.

L'interprétation d'Isabelle Carré est d'une grande force, d'une grande beauté, d'une grande présence. Que dire de plus de quelqu'un dont le jeu laisse des traces sur l'écran, même après le film ? Elle aide sans aucun doute le jeu vraiment honnête, parfois même éblouissant, de Bernard Campan (quand par exemple, il danse sur la place devant leur appartement sous les yeux de Claire, avec son portable à la main).  

Ce qu'il y a de tragique dans l'existence, c'est peut-être qu'elle porte pour chacun des effets à retardement. Telle situation va révéler ce que nous portons en nous en l'ignorant. Une ballade dans la forêt aura fait basculé la vie de Claire en faisant éclore sa maladie latente. Il y a dans la construction même du film ce jeu de l'effet à retardement. Par exemple on retrouvera le tableau d'Odilon Redon (« l'Ange déchu ») présent derrière le comptoir de l'accueil sous forme de carte postale au moment de la (très belle) scène du baiser dans le musée. Ou encore, le coup de foudre dans la forêt qui amène Claire au centre « les écureuils » trouvera une correspondance dans le coup de foudre (amoureux !) pour Philippe sous la pluie dans le bois.

"Se souvenir des belles choses" joue sur des correspondances que l'on remarque ou pas : c'est un peu comme dans la vie, comme l'écrit Baudelaire dans « Correspondances » (« Les Fleurs du Mal ») : « La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers. » Peut-être que la maladie de la mémoire est celle de la correspondance : l'incapacité à ressentir des liens, à résonner avec tout ce qui nous entoure, à reconnaître les « forêts de symboles » ?  

La difficulté de Claire c'est justement de faire résonner, d'articuler, ces deux mémoires (la grande et la petite, l'impersonnelle et la personnelle). Ainsi, son discours se désarticule-t-il de plus en plus. Il y a une très belle scène d'amour, lorsque Claire prépare à Philippe un quatre-quarts et que désespérée, elle se rend compte qu'elle a oublié de mettre du sucre. Ils s'enlacent et elle l'appelle « mon beau homme » en le caressant.

Raccourci verbal pour la syntaxe, petit chemin de campagne pour le vocabulaire… au risque de ne plus être comprise, d'être coupée des autres… Le sucre manque, la douceur dans la vie de Claire s'évanouit. Plus la maladie s'aggrave, plus son langage s'affole jusqu'à créer des néologismes comme « vélâtre » (sans doute : fade et âcre comme du velours qui reste dans la bouche). Son « beau homme » dans sa complicité aimante va jusqu'à utiliser ce terme (« vélâtre ») dans son métier retrouvé d'œnologue, pour qualifier un vin. Entre ces deux mémoires, entre la comédie et la tragique, Claire écrit sur son carnet : « se souvenir des belles choses »…

Auteur :Philippe Chautard
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