Critiques

Seul sur Mars : Amusant et pas plus !

En attendant de continuer à dilapider l'héritage d'"Alien" avec les suites de "Prometheus", annoncées à grands coups de teasing par le bonhomme lui-même depuis quelques semaines, l'infatigable Ridley Scott poursuit son rythme de métronome avec "Seul sur Mars". Si le ton débonnaire, limite gonzo de la bande-annonce laissait présager le franchissement par Scott d'un nouveau pallier dans le pilotage automatique qui commande sa méthode de travail depuis une décennie (et lui permet de passer sans sourciller d'une super-production à une autre en faisant l'économie d'une remise en question artistique), le résultat recueille une unanimité critique inattendue au regard de ses précédents sorties. Mieux : en signant son film le moins ambitieux depuis longtemps, Scott signe l'un des cartons de cette fin d'année, et s'offre un bol d'air dont sa carrière commençait à avoir terriblement besoin. Quand bien même ni la critique ni les studios ne semblait enclin à faire opposition au chèque en blanc dont le cinéaste, encore considéré comme le rayon épiceries fines du blockbuster contemporain , bénéficie depuis très longtemps.

De fait, si l'on se gardera de  parler de renouveau concernant "Seul sur Mars", le fait que son opus 2015 soit également le moins immédiatement identifiable de son auteur (pas de filtre vert caca d'oie, d'envolées lyriques digne d'une pub pour Paco Rabane, ou de poses maniéristes) reflète assez fidèlement la nature d'un projet sur lequel tout le monde semble s'être mis en retrait. Surfant sur la mode de la hard SF, "Seul sur Mars" narre l'histoire de l'astronaute Mark Whatney, laissé pour mort sur la planète rouge après que son équipage ait du décoller en catastrophe suite à une violente tempête. Livré à lui-même, il n'a d'autre choix que de puiser dans ses ressources pour provenir à ses besoins, tandis que parallèlement la NASA, avec laquelle il a réussi à communiquer , se démène pour lui envoyer du secours.

D'emblée, n'attendez à retrouver une goutte de la fascination antédiluvienne de l'homme pour l'univers qui trône au-dessus de sa tête: le film se situe clairement dans un monde où la science semble avoir démystifié la conquête de l'espace. Mars devient un territoire vaguement hostile comme un autre, dont la seule singularité réside dans la distance qui la sépare de la civilisation. A cet égard, le film s'insère parfaitement dans le rejet  de l'imaginaire qui caractérise les derniers films de Ridley Scott, et semble même avoir été produit dans une époque lointaine qui relaterait cet épisode chaotique de l'histoire de la NASA. « D'après une histoire vraie... », mais du futur donc, aspect un peu plus entériné par la narration très factuelle du film, qui enchaîne les épisodes sur un rythme générique avec une pléiade d'acteurs venus tourner leurs quelques scènes entre deux trous dans leur emploi du temps. Se faisant, le film introduit la trajectoire du personnage de Whatney (le toujours excellent Matt Damon) dans la cosmogonie globale d'un récit qui place les différentes parties en constante interaction. Par conséquent, l'isolement et la solitude du héros ne dépassent jamais le statut de données narratives au potentiel dramaturgique évacué par un récit qui l'érige en maillon d'une chaîne qui s'élargit progressivement (jusqu'à un sauvetage final suivit en direct à la télévision!) avec un seul et unique but : le tirer de là.

Au fond, "Seul sur Mars" ne raconte pas au présent-paradoxe s'il en est pour un film de SF- et parce qu'il se déroule comme s'il s'agissait d'une reconstitution, rien n'est envisagé sous l'angle de l'immédiateté, pas même le quotidien pourtant éprouvant de son héro. A bien des égards, le film est  l'anti-"Gravity", ne serait-ce qu'à travers son postulat : là où dans le film d'Alfonso Cuaron, la science se déréglait pour confronter l'homme à sa propre insignifiance dans l'infini étendue de l'espace, elle est triomphante et omnisciente chez Scott. Rien n'est vraiment menace ou danger dans un film où tous les problèmes rencontrés ne sauraient être résolus par un petit algorithme ou d'une manipulation scientifique incompréhensible. Le parcours du héro lui-même est révélateur de cette approche démystificatrice : dans "Gravity", le drame conduisait à la renaissance symbolique et existentielle d'un personnage dont l'instinct de survie est poussé dans ses retranchements. Ici, le seul changement subi par Matt Damon aura été un régime Slim-Fast assuré par une doublure corps pas vraiment discrète.

Dans ces conditions, son  héros peut bien lancer des punchlines en cultivant son parterre de pommes de terres ou se balader en écoutant du disco : Mars n'est plus cette contrée inconnue qui impose ses mystères à l'arrogance humaine.  La dimension transcendantale de l'Odyssée spatiale, Scott se la colle clairement derrière l'oreille, à plus forte raison que les enjeux évoluent au gré d'une légèreté qui n'a d'égal que l'opacité du verbiage scientifique employé pour leur donner un semblant de consistance. Comme si Scott tenait à revendiquer son scientisme de la façon la plus puérile qui soit, et trouvait un relais inattendu mais organique dans la tonalité roublarde du scénario de Drew Goddard.

Pour autant, une fois digéré cet énième affront du réalisateur de "Blade Runner "aux fondements mythologiques du merveilleux populaire, force est de reconnaître que "Seul sur Mars" se révèle plutôt sympathique à suivre. D'abord parce que le film renoue avec un certain panache avec les structures chorales du film-catastrophe, éparpillant le point de vue narratif entre plusieurs personnages qui se succèdent selon les besoins de l'intrigue. A charge à ses acteurs de faire exister en une poignée de scènes des personnages taillés à la serpe, et à ce titre, on décernera  une mention très  bien à Jessica Chastain et Donald Glover. Ensuite, parce que le minimalisme de ses enjeux finit paradoxalement par servir le film à mesure qu'il assume sans vergogne son statut de feel-good movie impromptu, jusqu'à son sauvetage final forcément TRES improbable (surtout après deux heures de métrage à parler comme des Bac+15 d'ingénierie spatiale), mais à la vibe franchement communicative (gros câlin collectif final inclus). C'est peu, parfois très con, mais c'est suffisant pour en faire le meilleur Ridley Scott depuis "American Gangster". Mais c'est également assez inquiétant pour l'univers étendu d'"Alien" / "Prometheus" qu'il souhaite mettre en place...
Auteur :Guillaume Meral
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