30 octobre 2020
Archives Critiques

Shame : Le démon qui le ronge

Après le choc provoqué par son premier long métrage de cinéma en 2008, "Hunger", le plasticien et cinéaste Steve McQueen, accompagné à nouveau par Michael Fassbender, revient sur le devant de la scène avec un nouveau film au titre lapidaire "Shame". Ainsi après la "faim", Fassbender est en proie à la "honte", enfin ce n'est pas si simple...

Fassbender est Brandon, un trentenaire new-yorkais, cadre, bosseur, élégant et taiseux. Autant dans "Hunger" il était enfermé au sens propre, spatialement, dans une prison, à subir violences et humiliations, autant dans "Shame" il est enfermé au sens figuré, psychologiquement, dans une prison de verre, à ciel ouvert. Il est en proie à un "démon" qui le ronge : son addiction sexuelle.

Dans New-York, la ville de tous les possibles, ou le temps ne s'arrête jamais,lieu idéal pour assouvir ses pulsions et vivre son addiction. Comme deux des antihéros les plus marquant et fascinant de la littérature contemporaine, Harry White dans "Le Démon" d'Hubert Selby et Patrick Bateman dans "American Psycho" de Bret Easton Ellis, Brandon est un cadre new-yorkais, beau, riche et charismatique, sujet à une névrose incontrôlable, qui le ronge de l'intérieur.

Dans cette ville de la transparence, c'est la noirceur, la solitude qui les caractérisent. La tentation est toujours présente, surtout à l'heure de la multiplication des moyens de communication, du tout virtuel , faussement charnel...

McQueen poursuit ici son travail d'exploration du corps de son acteur. Avec Michael Fassbender il a trouvé l'acolyte parfait. Il fait partie de ces acteurs se donnant corps et âmes pour incarner leur personnage. Nous allons ainsi suivre Brandon jusqu'à l'épuisement, à l'image d'un magnifique plan-séquence, où pour calmer sa nervosité, il part faire un footing nocturne.

Dès le début du film le ton est donné: une plongée nous montre Brandon allongé dans son lit, recouvert d'un drap bleu cachant sa nudité, la main près de son entrejambe, le regard vide. On le voit ensuite déambulé dans son appartement, totalement nu, de face, de dos, le sexe non dissimulé, puis urinant. Par la frontalité de ses scènes le réalisateur évacue de suite le côté cru et possiblement provocateur du film.

Alors non ce n'est pas un film ambiance porno-chic ou se voulant totalement réaliste dans sa représentation du sexe. "Shame" est avant tout un film mental, frontal, mais pas démonstratif, à l'instar de deux des films les plus intéressants cette année en terme de mise en scène: "Drive" et "Sleeping Beauty". Ainsi le regard est d'une grande importance dans le film, au début il est donc vide mais rapidement son charme agit bien plus par le regard que par ses mots. Deux scènes montrent bien cela: un trajet en métro fait de champ/ contre-champ où Brandon dévore des yeux une jolie rousse,un mélange de gène et de désir se fait, avant d'essayer de la retrouver dans les couloirs du métro...

Brandon, au diapason de son allure féline est un chasseur, il est dans une démarche quantitative, mécanique. Quelques temps après, il sort dans un bar avec son patron, beau cadre trentenaire lui aussi, ce dernier drague lourdement une belle femme au bar, Brandon le rejoint, il reste laconique, observe, refuse une danse à la femme courtisée. Alors que cette dernière danse avec son patron, elle ne regarde que Brandon, hypnotisé par son regard. Ils finiront la nuit par un coït fugace au coin d'une rue !

L'arrivée inopinée de sa petite sœur Sissy (Carey Mulligan, toujours juste) va bouleverser son quotidien, sa vie. Il la surprend d'emblée, nue, dans la salle de bain, la présence de sa sœur dans cette posture créée un véritable malaise car avec elle il ne peu consommer. Son intimité va alors être perturbée, son addiction est en danger. Dans une scène saisissante il jettera tout ce qui chez lui à trait au sexe: son ordinateur portable, mine d'or de sexe virtuel, ses dvd, ses magazines... Brandon est incapable de vivre une relation amoureuse normal car le sexe chez lui est fait sans sentiments, il n'est que mécanique. C'est pour cela qu'il ne supporte pas que sa sœur se blottisse contre lui et qu'ils dorment ensemble.

C'est pour cela qu'il est incapable de faire l'amour à sa charmante collègue, Marianne, après un repas où le silence et la gène l'emportent, rare moment où Brandon laisse entrevoir un vide amoureux, lui qui avoue alors n'avoir jamais eu de relations longues.Ils sont donc rare les instants où il laisse paraitre ses émotions.

C'est dans une des plus belles scènes du film que cela se produit : Sissy est chanteuse, un soir dans un bar il l'écoute chanté une version dépressive de "New-York, New-York". Alors qu'elle est en train d'interpréter la chanson, la caméra se pose longuement sur Brandon, en un gros-plan de visage, des larmes percent au coin de ses yeux, l'émotion est forte, l'échange de regard bouleversant, une fois de plus tout passe par la mise en scène, nouvelle preuve de la maîtrise formelle de McQueen.

C'est un film compact dans sa durée mais dense par sa mise en scène; le nombre de moments forts, où Fassbender réussi magnifiquement par sa présence, son regard à nous faire entrer dans son univers mental, sa solitude, sa déchéance fait de "Shame" une bouleversante expérience cinématographique. Prisonnier il est et restera de son démon libidineux, fatalement contaminé par l'omniprésence du sexe, des ses représentations, ses tentations.

Dans la dernière séquence du film il retrouve la jolie jeune femme rousse, le jeu de regard reprend, gageons que cette fois-ci il ne la perdra pas dans les dédales du métro.

Auteur :Loïc Arnaud

Tous nos contenus sur "Shame " Toutes les critiques de "Loïc Arnaud"

ça peut vous interesser

Matthias & Maxime : En bluray

Rédaction

Matthias & Maxime : Concours Bluray

Rédaction

La femme d’à côté : En bluray

Rédaction