Critiques

Shazam ! : Gros rouge qui tache

La critique du film Shazam !

Par Rayane Mezioud


Chaque nouveau rejeton (un peu bâtard) de l’Univers Étendu DC appelle à un nouvel état des lieux. En effet, la Distinguée Concurrence a tellement de mal à trouver son rythme de croisière au cinéma que chaque film semble redéfinir son avenir, parfois pour le meilleur, souvent pour le pire.

Limitons ce regard dans le rétroviseur à l’année 2017 parce qu’elle témoigne parfaitement de l’aptitude de DC Films à tutoyer les cieux pour très rapidement retomber au creux de la vague.

Surfant à la surface des revendications progressistes et capitalisant sur une mémoire à très court terme, "Wonder Woman" sera retenu plus comme une entreprise de gestion des risques fructueuse à la suite des litigieux "Batman V Superman : L’Aube De La Justice" et "Suicide Squad" que comme un film moyen.

Cinq mois après, la débâcle déjà courue d’avance de "Justice League" restera comme un cas d’école dans l’art et la manière de ruiner à grande vitesse une remontée de cote de popularité. Les énarques devraient en prendre de la graine.

De façon inattendue, le salut est venu du mec dont on se payait tous la trogne parce qu’on croyait qu’il était juste bon à contrôler l’étal de poissonnerie du Cora du coin.

Nanar gourmand et généreux dont l’inventivité outrancière pouvait lui faire côtoyer les cimes du génie avant de le faire plonger aussitôt au fond des abysses du mauvais goût, "Aquaman" a non seulement été une surprise pour ceux qui se sont amusés (sans pour autant trouver le film réellement bon, sachons raison garder) mais aussi un second souffle commercial après le semi-échec de "Justice League".

Au plus gros carton de l’univers partagé de la Distinguée Concurrence succède un film petit bras sur lequel pour une fois aucun enjeu ne semble peser. Financé avec la moitié du devis coutumier pour un gros film de super-slip, "Shazam !" est tellement anecdotique pour ses tuteurs qu’ils l’ont balancé début avril, soit à équidistance de "Captain Marvel" arrivé juste avant (et qui ne lui a pas juste volé son blaze mais aussi de la visibilité et du public) et "Avengers : Endgame" quelques semaines après.

Encore plus triste pour le premier "Captain Marvel", son film réalisé par David F. Sandberg a beau suinter Noël par tous les pores et être porté par des ch’tits n’enfants tout mignons, il doit arriver au printemps parce que décembre devait rester le trône du Roi des Sept Mers.

Si on pouvait nourrir un soupçon d’espoir pour la dernière pièce de l’Univers Etendu DC parce qu’on s’était quand même fendu la gueule sous l’océan il y a quelques mois, on se rend très vite compte que la fête aura été de courte durée.

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Presque aussi indigent dans le fond comme dans la forme que l’autre "Captain Marvel", "Shazam !" est à peine plus supportable parce qu’au moins, on ne se fait pas caguer. Pourtant, le film dure deux heures avant le générique à force de diluer sa faible matière. Toutefois, il tient son approche familiale jusqu’au bout et est un peu mignon voire même attachant mais c’est presque tout ce qu’il a pour lui.

En effet, DC Films tente à nouveau de faire prendre à ses héros en capes des chemins de traverse, mais l’exécution est encore une fois très loin d’être à la hauteur de l’intention de base et de son potentiel.

Le petit Billy a beau chercher sa maman et aller de famille d’accueil en famille d’accueil, c’est à peine si "Shazam !" effleure la surface de son sujet. Ses nouveaux parents sont eux-mêmes issus d’une famille d’accueil ?

Cette singularité ne sera jamais intégrée dans leur développement. La caractérisation de cette famille et les interactions entre leurs membres ne dépasseront jamais le stéréotype dans lequel chacun se retrouve engoncé.

Quant à la quête de la maman, elle démarre avec une analepse introductive surexposée, soit l’outil de mise en scène le plus paresseux pour signifier au spectateur qu’on est dans le passé. Elle est ensuite complètement oubliée jusqu’à ce qu’arrive une scène de résolution au retournement qui pourrait être une bonne idée mais qui est expédiée avec une désinvolture d’une violence paradoxale.

On a souvent tendance à blâmer Marvel Studios pour la nonchalance avec laquelle elle traite son histoire en ne pouvant pas s’empêcher de rabaisser le drame au niveau de la blague Carambar. Cette fois, c’est DC Films qui peut être accusé d’hérésie dramaturgique.

De manière moins prononcée et moins insupportable, "Shazam !" manifeste tout de même une sacrée propension à désamorcer toute montée de tension ou d’émotion par l’astuce du « Tire sur mon doigt. ».

Dans la même veine, l’excuse du registre comique est brandie pour se soustraire au merveilleux qui lui tend les bras. Reconnaissons tout de même qu’il est difficile d’attaquer le film lorsqu’il montre des gamins de 14 ans exploiter les super-pouvoirs pour faire des vues sur You Tube puisque c’est le nouvel horizon immédiat de l’imaginaire des enfants et des adolescents.

Pour continuer à aborder l’utilisation des super-pouvoirs mais aussi du physique d’adulte par des enfants, bien entendu qu’ils allaient en profiter pour aller se rincer l’œil au strip club du coin et acheter de la bière ! Et bien sûr qu’ils allaient préférer trouver la bière dégueu !

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Ces bonnes idées dans l’utilisation par l’enfant de son apparence d’adulte, finalement un autre de ses super-pouvoirs, arrivent même à peser légèrement plus lourd dans la balance que des scènes où Shazam fait véritablement sédition avec la noblesse du merveilleux en utilisant ses éclairs pour faire la manche.

Ce qui nous amène à son personnage principal, autre preuve de la légèreté avec laquelle le sujet a été pris. Ses frères et sœurs d’infortune n’ont pas forcément meilleure allure, obligés de piailler pour exister au-delà d’une caractérisation anémique.

Toutefois, l’écriture et la direction d’acteurs semblent avoir oublié qu’une connexion devait exister entre le petit Billy Batson de Asher Angel et sa version gonflée au groupe électrogène incarnée par Zachary Levi.

Si c’est cette fois-ci l’adulte qui attente à nos tympans à force de piailler, il est impossible d’y retrouver le gamin mélancolique, rebelle et taciturne même en partant du principe qu’il se retrouve libéré par cette enveloppe charnelle.

Les symptômes de l’incohérence de cette caractérisation étaient pourtant déjà visibles lorsqu’il se moquait du gardien du temple incarné par Djimon Hounsou (bon, face au niveau de déficience de la mise en scène lorsqu’elle doit mettre en valeur le mage et son temple, on peut comprendre qu’aucune déférence ne soit manifestée par le personnage).

Par la suite, on pourra par exemple voir le scénario se contredire lui-même en montrant Asher Angel aller au charbon face à deux brutes puis Zachary Levi fuir lâchement lors de sa première confrontation avec le grand méchant. Si l’écriture était déjà incapable de gérer correctement les gentils, elle fait encore pire avec les méchants.

"Shazam !" joue cartes sur table dès son ouverture, aveu de faiblesse de son incapacité à insuffler de la vie à un antagoniste qui se retrouve plongé enfant dans l’idée la plus nouille que l’on pourrait se faire d’une famille destructrice d’hommes d’affaires.

Le simple fait de choisir Mark Strong pour lui faire encore une fois jouer le méchant du jour témoigne encore une fois de la paresse intellectuelle de l’ensemble. Quand on a conscience de la majesté et de la puissance que dégagent le comédien, ça fait mal.

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Le docteur Sivana n’étant mu que par son ego frustré et le besoin d’obtenir une seconde chance, on ne saura jamais s’il comptait faire quelque chose des pouvoirs qu’il a passé quatre décennies à rechercher.

La frustration va crescendo lorsqu’on le voit réduit à un pantin manipulé par sept péchés capitaux qui se ressemblent tous et dont la spécificité n’est jamais utilisée. En plus de ne jamais être traités à leur juste valeur sur le plan symbolique, les péchés rappellent l’incurie technique qui préside tout le film lorsqu’ils sont cadrés en train de communiquer par télépathie.

Grise et pauvre, la facture visuelle de "Shazam !" ne peut utiliser la ville de Philadelphie ou de son enveloppe budgétaire deux fois moindre que la moyenne pour prétexter de sa laideur. Il suffit d’avoir en tête le travail accompli par John G. Avildsen à la réalisation et James Crabe à la photographie il y a plus de quarante ans sur le premier "Rocky" pour prendre conscience du potentiel cinégénique d’un environnement en apparence anti-cinégénique (ou de lire le poème Charleroi de Paul Verlaine pour voir qu’on peut rendre beau le moche).

Beaucoup de choses sont à jeter dans la mise en scène de David F. Sandberg, ce qui a déjà été démontré au travers de l’exemple du mage et du minuscule temple qu’il garde, mais on peut lui accorder des réussites mineures...

Certains angles de caméra, certaines plongées et contre-plongées, certains placements de personnages utilisent un peu la profondeur de champ et les rapports d’échelle. C’est très léger mais c’est toujours ça de gagné sur le travail accompli par Anna Boden et Ryan Fleck sur "Captain Marvel" avec deux fois plus de budget et deux fois plus de savoir-faire (en théorie).

Autres priorités narratives et enveloppe budgétaire « modeste » obligent, l’action se résume à deux scènes dont la première arrive au bout d’une heure et quart de film. C’est une fois que Shazam se retrouve à rattraper un bus puis à prendre une raclée dans une galerie commerciale qu’on se rend compte que le spectaculaire ne posait pas de problème lorsqu’il n’était pas un objectif.

Les scènes d’action sont moches. Cependant, c’était déjà le cas dans "Aquaman". Ce dernier compensait toutefois cela par une mise en scène qui se souciait du dynamisme et de la chorégraphie des joutes en plus de voguer sur une inventivité débridée. Le tout offrait parfois des visions hallucinantes à la croisée des genres. « Souci » ne veut pas toujours dire « réussite » mais veut dire « investissement ».

Du côté de "Shazam !", on constate, dès la première joute, la fréquence d’interruptions du rythme et donc l’incapacité à faire progresser l’intensité de l’affrontement. La pénibilité se retrouvera exacerbée lors de l’interminable climax d’une vingtaine de minutes à la Foire du Trône locale.

Un peu mignon mais très superficiel et très moche, "Shazam !", c’est un éclair mais pas de génie. Vous voulez vous assurer d’avoir de la qualité en regardant quelqu’un faire n’importe quoi avec ses super-pouvoirs (par exemple défoncer des distributeurs de billets pour acheter des Danettes et du porno) ? Regardez "On L’Appelle Jeeg Robot".

Vous voulez voir une bonne utilisation des Sept Péchés Capitaux ? Regardez l’émission éponyme présentée par Julien Courbet… On rigole ! Regardez "Seven" de David Fincher si ce n’est pas déjà fait !

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