16 janvier 2021
Critiques

Shutter Island : Impressionnant !

Une adaptation littéraire sépare toujours le public en deux. Il y a d'un côté les lecteurs de l'oeuvre en question, qui ne manqueront pas de comparer la version papier et son pendant cinématographique, consciemment ou non. Et il y a les autres, qui découvriront un univers de plus, sans se poser de questions sur la façon dont le matériau d'origine a été porté à l'écran. Le clivage est prégnant non seulement pendant la projection, mais également après, les uns déclamant inlassablement « c'est moins bien que le bouquin » quand les autres, n'ayant pas à gérer ce fardeau, voguent déjà vers d'autres pistes de réflexion.

L'exploit absolu réussi par Martin Scorsese avec ce "Shutter Island" est de parvenir à réunir tout le public autour d'un même film, et à effacer du revers de la main ce schisme voué à perdurer. Sa vision du roman de Dennis Lehane, basée sur un script de Laeta Kalogridis, a ceci de fascinant qu'elle remet les compteurs à zéro et les spectateurs à égalité. Certes, les lecteurs connaissent le dénouement dès le début ; chaque image leur donne pourtant l'impression de découvrir pour la première fois l'U.S. Marshal Teddy Daniels et la fameuse Shutter island. Comment parvenir à un tel miracle ? En bâtissant une mise en scène ample et cohérente, privilégiant l'espace mais parvenant à nous étouffer, balançant d'immenses saillies musicales à la Bernard Herrmann pour mieux faire pénétrer en nous la folie pas douce qui habite les pensionnaires de cet institut psychiatrique coupé du monde et qui gangrène peu à peu l'enquête de Daniels et de son acolyte Chuck Aule.

Flanqué de sa fidèle monteuse Thelma Schoonmaker, Scorsese sème la panique dans la rétine du spectateur par la magie d'un montage discrètement déstructuré, où ce qui ressemble au premier abord à des erreurs de raccords n'est que l'expression du trouble et de la psychose qui anime certains personnages. Il ne faut que quelques plans, avant même l'arrivée sur l'île, pour que monte l'inquiétude. Il n'en faut d'ailleurs pas beaucoup plus pour comprendre que cette histoire d'enquête façon Gaston Leroux sur la disparition improbable d'une patiente, volatilisée d'une chambre pourtant bien fermée, n'est pas l'aventure policière d'un petit Rouletabille américain.

Comme Lehane en son temps, Scorsese a en effet d'autres plans, qu'il serait terrible de révéler ici mais qui transcendent rapidement ce faux polar. D'évènements curieux en rencontres perturbantes, c'est une incroyable somme de traumatismes et de révélations qui vient s'abattre sur un Daniels terriblement fragile, incarné par un Leonardo DiCaprio véritablement génial. À travers cette investigation, c'est à une véritable auto-analyse que se livre cette homme blessé par la perte d'une femme ne lui apparaissant que par réminiscences - Michelle Williams, érotique et incroyable.

Pendant deux heures dix-sept, Scorsese orchestre une montée en puissance dont on ne le croyait quasiment plus capable, lui qui ces derniers temps avait livré des films grandiloquents mais souvent un peu vains. "Shutter Island" est un film d'une tristesse et d'un défaitisme absolus, faisant de la psychanalyse la seule bouée de sauvetage de l'être humain avant de démontrer de façon bouleversante que celle-ci ne peut absolument rien pour les cas les plus désespérés.

On en sort complètement pantelant, ravagé par la plus grande mise en scène de l'année, dévasté par la trajectoire d'une poignée d'hommes et femmes brisés, même pas gêné par les quelques longueurs qui le parsèment. Avec l'envie, lecteur de Lehane ou non, de retourner voir le film au plus vite afin de le revoir autrement et de saisir peut-être la recette du talent scorsesien. Rien n'est moins sûr.

Auteur :Thomas MessiasTous nos contenus sur "Shutter Island" Toutes les critiques de "Thomas Messias"

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