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Sibyl : La critique du film

La critique du film Sibyl

Par Justine Briquet


Après "Victoria" en 2016, Justine Triet offre un nouveau prénom à sa muse, Virginie Efira. Dans ce nouveau film, elle est donc Sybil. La réalisatrice façonne cette fois une comédie dramatique aux accents freudiens qui s’attaque au pouvoir vampirique de la fiction.

L’héroïne est donc naturellement une psychologue. Mais celle-là souhaite abandonner ce métier pour un autre, celui d’écrivain. Une psychologue en proie au désordre émotionnel, à la perdition. Et si les psys, en nous conseillant sur nos propres existences, cherchaient en réalité à se soigner eux-mêmes, égoïstement ?

Dans le sillon de son précédent film, Justine Triet tente un virage plus ambitieux grâce à un scénario plus dense et complexe, à tel point que le spectateur finit par s’y perdre, comme égaré au milieu des déambulations psychologiques de l’héroïne.

Dans cette histoire faite de dualité, d’histoires parallèles, de flash-back entêtants, la fiction rejoint la réalité jusqu’à ce que le fantasme vienne, en trompe-l’œil, corriger la vie.


Créer, c’est voler
Le créateur serait-il un voleur ? C’est en tout cas ce que l’un des patients de Sybil suggère au spectateur dès le début du film. Alors que celle-ci lui annonce sa décision d’arrêter le métier, l’homme furieux, lui répond : « Vous me volez ma vie, mon temps, mon travail ».

Voler, c’est aussi ce que son éditeur l’incite à faire prétextant qu’aujourd’hui, seuls les faits-divers ont une valeur commerciale dans la littérature. Un soir, où la page Word de son ordinateur, reste obstinément blanche, l’objet de fiction se présente à elle sous la forme d’un appel désespéré, celui de Margot, incarnée à l’écran par la très lacrymale Adèle Exarchopoulos.

Margot est une jeune actrice sous l’emprise d’un acteur séduisant (Gaspard Ulliel) dont on ne sait jamais vraiment s’il joue la comédie ou s’il est sincère.

Le puzzle se complique d’autant plus lorsque Margot annonce à sa confidente que cet homme se trouve être également le compagnon de la réalisatrice du film qu’elle s’apprête à tourner. Pire encore, elle est enceinte de lui et ne sait que faire de cette vie qui surgit en elle.

Face à ce passionnant conflit de conscience, Sybil y voit la formidable promesse de l’inspiration retrouvée. Si cette nouvelle patiente suscite la fascination chez la romancière, nous ne partageons que très peu cet avis.

Car le rôle d’Exarchopoulos, malheureusement pour son interprète, exaspère par son artificialité. Artificialité notamment de ses mots qui sonnent faux dans la bouche d’une actrice née pour exprimer la spontanéité de ses personnages.

Justine Triet ne semble pas vouer le même amour à ses personnages, ce qui crée comme un déséquilibre dans le récit. Virginie Efira est l’unique héroïne de ce film et les personnages secondaires, pourtant intéressants, ne sont jamais réellement développés à leur juste mesure.


Jeu de miroirs
La vie de Sybil apparaît en miroir de celle de Margot comme un moyen pour le personnage principal d’exorciser ses démons passés et notamment celui d’un amour déchu.

Cet amour, c’est Gabriel – Niels Schneider à l’écran – l’ancienne passion de Sybil qui lui a donné une enfant sans jamais la reconnaître. Cet enfant nous apparaît comme le fruit d’un désespoir amoureux, insigne de l’ultime déchirure, celle dont elle n’a jamais vraiment guéri.

Cette figure amoureuse hante son imaginaire et c’est avec elle que nous revivons les moments passionnés, charnels, qui les ont liés par le passé, reconstituant ainsi le fil d’une vie morcelée. Une vie qui nous est livrée bribe par bribe, grâce à un montage au cordeau, qui suit méticuleusement le désordre psychique de Sybil.

En reflet, Margot se livre entièrement à celle qui est devenue bien plus qu’une simple psychologue. Le roman psychanalytique qu’elle retranscrit sous la dictée de son inspiratrice la mènera bien au-delà de sa zone de confort.

Sur l’île de Stromboli, où se trouve le plateau de tournage, des fantômes cinématographiques sont convoqués. On pense à Ingrid Bergman, évidemment dans le Stromboli de Rosselini. Le volcan sur lequel ces personnages s’agitent apparaît comme la métaphore de la déflagration à venir.

Oscillant sans cesse entre drame et vaudeville, l’empreinte de Woody Allen semble évidente (une scène entre Virginie Efira et Gaspard Ulliel est l’exacte réplique du torride baiser sous la pluie de Match Point). Ce personnage ambigu, en proie au vertige, semble guetté par la mauvaise conscience, la culpabilité.

Un trouble merveilleusement incarné par l’actrice fétiche de Justine qui s’abandonne complètement à la caméra. Or, elle a raison puisque l’œil de sa cinéaste lui est complètement acquis, prêt à la célébrer à chaque plan.

Virginie Efira brille dans ce rôle multiple et sa performance est à elle seule une bonne raison d’aller voir Sybil. Car s’il n’est pas parfait, le film a ce mérite d’instiller le trouble en nous, nous plongeant dans le même chaos psychologique que son personnage. Mise en abyme réussie.

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