Critiques

Silence : Souffrir et aimer

Martin Scorsese essayait d'adapter Silence, roman de l'écrivain catholique japonais Shusaku Endo, depuis près de vingt ans mais ce projet s'est notamment heurté à des problèmes de financement.

Alors que les mésaventures de deux prêtres portugais à la recherche de leur maître disparu dans le Japon du XVIIème siècle subissent une déconvenue cuisante dans les salles outre-Atlantique depuis Noël dernier, on se dit que les investisseurs potentiels ont eu le nez creux quant au potentiel commercial du projet, perspicacité aujourd'hui renforcée par l'absence sous la soutane principale d'un Leonardo DiCaprio providentiel. Cette si sévère pénurie de tickets imprimés au nom de la dernière réalisation du cinéaste aux plus gros sourcils de la profession est toutefois aussi injuste que compréhensible.

Film de la souffrance, tout semble avoir été réfléchi pour faire de "Silence" une oeuvre d'une exigence folle où le spectateur est aussi éprouvé que les croyants. Ne vous méprenez pas, regarder ce film n'est pas un supplice d'une douleur incommensurable puisqu'il est assez bon mais c'est une expérience difficile dans le sens où Martin Scorsese semble vouloir pousser son public dans ses derniers retranchements. Par "éprouvé", il faut entendre "mis à l'épreuve" puisque rien ne semble avoir été conçu pour être divertissant et automatiquement plaisant.

La mise en scène est intelligemment réfléchie puisque sa sobriété est au diapason de l'âpreté de ce qu'elle montre et de ce qu'elle raconte. Tout comme dans "No Country For Old Men" des frères Coen, l'absence de musique vient alourdir l'atmosphère et le travail sonore est monstrueux car la plupart des bruits semblent atténués voire totalement étouffés pour parvenir à une certaine épuration auditive où chaque son se distingue des autres.

Très sensoriel, "Silence" est également très cérébral puisque l'importance de la spiritualité et de la culture dans l'identité d'un individu est exploitée avec profondeur et intelligence. La voix-off confère une force introspective à une oeuvre qui serait radicalement différente sans elle alors que les interactions entre les prêtres et les simples croyants sont souvent l'occasion d'explorer les mystères de la foi au travers de questions auxquelles même les représentants de Dieu ne peuvent fournir d'assertions péremptoires.

La finesse de traitement permet de retranscrire toute la douleur et la violence aussi bien physiques que psychologiques des scènes d'apostasie et de torture. La performance d'Andrew Garfield, l'une de ses meilleures à ce jour, renforce la puissance viscérale du film.

Toutefois, l'aridité absolue voulue par Martin Scorsese finit par trouver ses limites au bout de la première heure et demie d'un film qui en durera encore une de plus. La lenteur du rythme allait presque de soi pour coucher un tel récit sur pellicule mais difficile de reprocher à quiconque aura vu ce film de s'être fermement ennuyé tant il s'agit là d'un des longs-métrages les plus lents sortis au cinéma ces dernières années.

De plus, on peut reprocher à "Silence" un certain manichéisme tant le portrait des bouddhistes est douteux. Les japonais non-chrétiens du film sont tous des persécuteurs d'une cruauté nauséabonde et inouïe, le grand inquisiteur à leur tête, tient presque de la caricature sortie tout droit de la Seconde Guerre mondiale : grandes dents en avant, voix nasillarde... On frôlerait presque le péril jaune par moments malgré la bienveillance des jésuites à l'égard des japonais chrétiens.

Pour résumer, "Silence", en dépit de sa profondeur et de l'intelligence de sa mise en scène, finit par se prendre les pieds dans son exigence vis-à-vis des spectateurs.
Auteur :Rayane Mezioud

Pour en savoir plus : nous avons largement évoqué ce film dans le cadre de notre magazine radio Les Aventuriers des Salles Obscures dont voici le podcast présenté par Christophe Dordain avec le concours de Charlotte Préclin, Rayane Mezioud, François Bour et David Marmignon :



Tous nos contenus sur "Silence" Toutes les critiques de "Rayane Mezioud"

ça peut vous interesser

Criminal Squad : La bonne surprise !

Rédaction

Krull de Peter Yates en Bluray

Rédaction

Rambo : Last Blood en DVD

Rédaction