Critiques

Sorry We Missed You : Ken Loach vs Uber

La critique du film Sorry We Missed You

Par Victor Van De Kadsye

Une famille de classe moyenne vivant à Newcastle s'engouffre dans le monde de travail « uberisé » : tel est le programme du nouveau Ken Loach. A 83 ans, le cinéaste engagé revient plus en colère que jamais avec "Sorry We Missed You". A la limite du film d'horreur, très ancré dans notre époque, cet uppercut en pleine figure pourrait s'avérer être efficace en tant que message consciencieux.
 
Dans une interview donnée dans le dernier numéro de CinemaTeaser, le cinéaste revenait, avec la journaliste Perrine Quenesson, sur une pensée pessimiste sur l'impact des films à l'écran. S'attardant sur le succès outre-Manche de son précédent film, "Moi, Daniel Blake", il constatait avec dépit que sa charge politique ne faisait pas le poids face à une politique qui ne cessait de s'empirer.

Le réalisateur poursuit en rappelant que la portée des films n'est pas de donner de solutions mais de rappeler les principes fondamentaux. C'était ce qui manquait sans doute à la tragédie de Daniel Blake, pamphlet lourdaud et manichéen pourtant porteur d'un réquisitoire bienvenu. En ayant à nouveau les pieds sur terre pour s'intéresser à une vie de famille plongée dans « l'uberisation », il y a fort à parier que ce film pourrait impacter plus fortement qu'on ne le pensait.


Car le monde dit « Uber », tout le monde le connaît. A travers nos smartphones, on peut commander instantanément ce que l'on veut : taxi, nourriture, colis, etc. Les utilisateurs, extrêmement nombreux, de ces outils sont donc concernés par la démarche de Loach : raconter la vie de ceux qui nous livrent ces services. On suit un couple, Ricky et Abby, travaillant pour ce type d'entreprise afin de subvenir aux besoins de leur famille. L'un pense prendre son indépendance en signant pour une entreprise de livraison alors que l'autre remplit des missions pour aider des personnes âgées en difficulté.

Petit à petit, cette fausse promesse de liberté va s'avérer devenir un véritable cauchemar. Plutôt que de se montrer manichéen, Loach va préférer dévoiler chaque détail de ces entreprises pour pointer du doigt leurs nombreuses failles. Des failles qui amènent à une véritable déshumanisation des travailleurs qu'on ne qualifie plus de salariés (ils sont uniquement payés à la mission) mais faussement d'indépendants. Au fur-et-à-mesure que ces parents s'acharnent à travailler, quitte à avoir des dégâts physiques, ils perdent pied face à une vie de famille qu'on empêche d'occuper.
 
On pourrait craindre un même schéma programmatique que "Moi, Daniel Blake". Il est vrai que le film frise parfois avec l'overdose de drame, notamment, dans la relation père/fils qui bat excessivement de l'aile. Mais ce qui marche terriblement dans "Sorry We Missed You" est l'initiative de Loach à resserrer sa dénonciation autour d'une famille modeste. Un cercle auquel on s'attache immédiatement pour mieux observer la destruction provoquée par de tels conditions de travail. Aidé par les performances émouvantes de Kris Hitchen et Debbie Honeywood, dont le naturel permet aussi des moments d'humour rayonnants (jamais une discussion autour du foot n'aura semblé aussi apaisante), le drame de cette histoire pourrait réussir à poser les bonnes questions au public.
 
Si la dernière séquence prouve, hélas, qu’il n’y a pas de solution apportée par le cinéaste, c'est à nous de prendre le relais à la sortie de ce genre de film. Maintenant devenu observateur de l'ubérisation du travail, Ken Loach signe avec brio un drame qui concerne toutes les générations.

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