Critiques

Spider-Man: Homecoming : Itinéraire d’un enfant gâté

15 ans. 15 ans que Sam Raimi réalisait ce qui allait s'avérer le vaisseau-amiral du comic-book movie moderne. Personne n'a célébré l'anniversaire de sortie du premier Spiderman, et pourtant Dieu sait que ce monde gavé de super-héros lui doit tout. Car en ce temps où l'ancrage du genre était encore incertain malgré le succès des "X-Men" de Bryan Singer deux ans plus tôt, il s'agissait de prouver à une critique condescendante et des spectateurs sceptiques que les personnages en collants avaient droit à la noblesse sur grand-écran. Qu'ils pouvaient prétendre à la grandeur, s'insérer sans rougir dans le Valhalla des grandes fresques épiques. Là réside entre toutes choses l'importance du travail de Sam Raimi : avoir réussi fusionner le genre avec la grande forme. 22 ans après le "Superman" de Richard Donner, une saga superhéroïque faisait jeu égal avec la légende du spectacle romanesque hollywoodien (jusque dans ses élans hyperboliques) sans rien céder de son identité, jalonnant les trois films d'innovations formelles qui allaient permettre aux suiveurs de s'engouffrer dans le XXIème siècle.

Certes, vous nous voyez venir avec nos gros sabots nous retourner la larme à l'œil sur l'œuvre de Raimi pour enfoncer plus facilement la dernière lessiveuse packagée par Marvel. Pourtant, il n'est pas question ici de comparer les deux films sous un angle purement artistique. Car inutile d'entretenir un suspense qui n'existe pas, "Spiderman Homecoming" ne réussit même pas à regarder par-dessus le gros orteil de Sam Raimi sur ce plan (mais ça, vous vous en doutiez déjà). Non, l'intérêt de cette mise en perspective se situe dans leurs finalités respectives, qui détermine à bien des égards le contexte de production qui leur a donné naissance, et jette un regard in fine sur l'évolution du genre d'une décennie à l'autre. Là où le réalisateur d'"Evil Dead" partait à l'assaut de la forteresse hollywoodienne avec des films articulant des thématiques denses au sein de structures narratives complexes, "Homecoming" n'a pour but que de s'insérer dans l'univers Marvel sans faire le moindre pli au futur "Avengers 3". 

Dès lors, il suffit de se référer aux précédents films de la maison aux idées pour comprendre à quel point le cahier des charges pèse sur le traitement du personnage principal. Si l'idée de se servir de Peter Parker pour nous faire redescendre sur Terre et observer avec les yeux d'un terrien (presque) normal le monde transformé par la présence des super-héros, elle se révèle vite stérile tant elle permet à Marvel de reconduire inlassablement sa formule. Tête à claques pourrie gâtée, irresponsable et capricieuse, le Peter Parker 2017 se situe à l'absolue antithèse des films de Sam Raimi. A plus forte raison que le lifting subi par les personnages de la galaxie Spidey (Tante May devient une MILF, Flash Thomson un intello bizuté, Oncle Ben n'existe plus et est remplacé par Tony Stark en figure paternelle laid-back et attention les yeux avec Mary Jane) vide totalement l'univers de la substance qui était la sienne.

On devrait s'étrangler devant un tel traitement, mais encore une fois "Spiderman Homecoming" ne fait que reconduire la recette qui permet à Kevin Feige et ses potes de régner quasi-sans partage sur leur royaume. D'une certaine façon, le film est même symptomatique d'un monde à la capacité d'émerveillement anesthésié par la profusion de super-héros, consommés comme des applications de téléphone portable (quand Raimi nous faisait marcher sur la voie lactée). De l'identification à la connivence, de l'émotion à la blagounette, du récit à la digression, du cinéma à la sitcom, ce "Spiderman Homecoming" ne fait finalement que refléter l'humeur du public. 

Il y a d'ailleurs fort à parier au regard de l'enthousiasme sans réserve de la projection presse, que celui-ci ne prenne pas la peine de s'émouvoir de la laideur visuelle de l'ensemble, des scènes d'action faméliques et vides de toutes rigueur cinématographique, ou du fait que le méchant s'avère le seul personnage attachant de tout le long-métrage ! A se demander si le pauvre Jon Watts (le sympathique "Cop Car") fait exprès de présenter les Avengers comme une bande de gros connards suffisants, vu que le personnage incarné par Keaton est le seul à être vraiment mis à l'épreuve par la narration, quand Spidey n'a qu'à ouvrir la bouche pour que tout lui arrive déjà cuit dans le bec. On est loin de ce que Raimi, éternel bourreau de ses personnages, faisait endurer à son héros, forgeant son lien avec le public dans la douleur. A l'inverse, Marvel prend soin comme à son habitude de ne surtout rien présenter qui serait susceptible de bousculer ses spectateurs (voir comment la scène du pont, qui reprend la célèbre image christique de "Spiderman 2", se déballonne au moment crucial). Décidément, plus que le film de super-héros, c'est vraiment une conception du blockbuster qui a évolué en quinze ans, et pas pour le meilleur. Mais, encore une fois, celle-là, vous l'avez vu venir. 
Auteur :Guillaume Méral
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